DISCOURS DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE DES FEMMES

Préface

Ce texte est une métamorphose genrée du récit d’Étienne de la Boétie «  le discourt de la servitude volontaire » tel que l’a fait Olympe de gouges dans la déclaration universelle des droits de la femme, copiant en la transformant celle les droits de l’homme et du citoyen.

Reprenant la traduction de 1830 du manuscrit de Mesme dont j’ai changé le sens des titres de rois ou empereurs en ceux de maris ou d’amants et j’ai arrangé certaines phrases pour qu’elles expriment le déséquilibre existant entre le mari et sa femme et la souffrance que celle-ci peut en concevoir. Il est étonnant de voir à quel point la détresse féminine correspond trait pour trait au malheur masculin quand tous deux sont soumis au pouvoir d’un seul.

introduction

Mon propos consiste donc à faire un rapprochement entre la servitude des hommes au service d’un homme, avec celle de la femme au service d’un mari. Je ne souhaite pas stigmatiser tous les hommes dont certains sont des exemples de vertu , lorsqu’ils ont été correctement élevés par leur mère, mais pointer l’abus que font certains mal élevés, des liens du mariage.

Constatant le désordre engendré par cette institution je propose donc que soit supprimée la contrainte légale , ainsi la majorité libérée des liens étouffants qu’elle engendre, pourra continuer à en respecter les termes le temps qu’elle le souhaite, sans que les autres doivent en subir les obligations . Ainsi les femmes qui se retrouvent aujourd’hui coincées dans un enfer par le poids des institutions seront enfin libérées.

Il vaudrait mieux pour celle-ci que de telles institutions cessent d’exister que d’endurer des jours malheureux auprès d’un être abusant du pouvoir qu’elle leur donne par le seul fait d’avoir répondu oui à la question du consentement marital.

Chapitre 1

D’anciens écrits racontent le discourt tenu par une femme anonyme, s’adressant aux futures amazones pour les libérer de la tyrannie des hommes et créer une société dont les lois les régissant seraient créées par elles et pour elle.

« Il n’est pas bon d’avoir un seul amant toute une vie dit-elle, prenons en plusieurs pour diviser leur pouvoir et retrouvons ainsi notre liberté. Notre corps nous appartient et toute tentative d’en limiter notre usage est un esclavage destiné à nous soumettre à un désir restreignant notre nature.»

« la domination d’un seul ne peut être bonne, puisque sa puissance , dès qu’il prend le titre de maître, devient dure et révoltante. »

Comment des hommes nous dirigeraient sur les questions de moralité dit-elle, alors que leur seul intérêt est de copuler , comment pourrait-il donner un avis sur la manière dont les femmes souhaitent organiser leur reproduction, puisqu’elles assument la charge d’enfanter et d’éduquer le fruit de leurs entrailles.

En conscience n’est-ce pas un extrême malheur que d’être assujetti à un maître de la bonté duquel on ne peut jamais être assuré et qui a toujours le pouvoir d’abuser de sa position quand il le veut ? Ne serait-il pas plus opportun d’en accepter plusieurs, et de les laisser libres de se concurrencer afin qu’ils ne puissent dominer ? J’aborderai donc ici cette question tant de fois agitée ! « est-il bon que la femme soit soumise à un seul ? » je soulèverais donc la légitimité du bénéfice commun, avant même de rechercher quel rang l’homme doit occuper parmi les divers modes d’union pouvant exister. Nous souffrons parce que les principes de l’ascendant masculin n’ont rien de bénéfique dès lors que tout est à un seul. En résolvant ce problème de possession mal placé, nous résoudrons les disputes, mettant fin aux conflits entre les conjoints les poussant jusqu’aux pires extrémités, tant passionnées qu’elles amènent les couples jusqu’à s’entretuer. Ainsi j’ai beau rechercher toute raison valable pour que l’homme domine et n’en vois aucune.

J’aimerais qu’on me fît comprendre comment il se peut que tant de femmes, dans tant de villes, et dans tant de nations supportent tout d’un mari tyrannique, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a de pouvoir de leur nuire, qu’autant qu’elles veulent bien l’endurer, et qu’il ne pourrait leur faire aucun mal, si elles n’aimaient mieux tout souffrir de lui, que de le contredire. Chose vraiment surprenante (et pourtant si commune, qu’il faut plutôt en gémir que s’en étonner) ! c’est de voir des millions de femmes, misérablement asservies, et soumises tête baissée, à un joug déplorable, non qu’elles y soient contraintes par une force majeure, mais parce qu’elles sont fascinées et, pour ainsi dire, ensorcelées par le seul nom d’un , qu’elles ne devraient pas redouter, puisqu’il est seul, ni chérir puisqu’il est, envers elles toutes, inhumain et cruel.

Telle est pourtant la faiblesse des femmes ! Contraintes à l’obéissance, obligées de temporiser, divisées entre elles, elles ne peuvent être les plus fortes. Si donc les femmes, enchaînées par la force des hommes, sont soumises au pouvoir d’un seul (comme Ève fut prétendument soumise à Adam pour justifier tous les asservissements) , il ne faut pas s’étonner qu’elles servent, mais bien déplorer leur servitude, ou sans se plaindre elles supportent leur malheur avec résignation se réservant pour une meilleure occasion, même si celle-ci ne se présente souvent que dans l’au-delà.

Nous, femmes, sommes ainsi faites que nous nous consacrons volontiers aux devoirs de l’amour étant très naturel d’aimer les vertus de son amant , d’estimer ses belles actions, d’être reconnaissante des bienfaits reçus, et souvent même de réduire notre propre bien-être pour accroître l’honneur et l’avantage de celui que nous aimons et qui mérite d’être aimé.

Si donc les habitantes d’un pays trouvent, un de ces hommes rares qui leur ait donné des preuves réitérées d’une grande prévoyance pour les garantir, d’une grande hardiesse pour les défendre, d’une grande prudence pour les guider, si elles s’habituent insensiblement à lui obéir , si même elles se remettent entre ses mains jusqu’à lui accorder une certaine suprématie, je ne sais si c’est agir avec sagesse, que de l’ôter de sa position d’homme en concurrence avec d’autres où il se montrait séducteur, pour le placer dans une position ou vous dominant il pourra mal faire. Certes il semble très naturel et très raisonnable d’avoir de la bonté pour celui qui nous a procuré tant de biens et de ne pas craindre que le mal nous vienne de lui, mais cette attitude d’en faire votre unique mari n’est-elle pas trop naïve ?

La destinée d’une femme n’est pas de servir son mari, mais ses enfants et dans ce cas seul la semence est nécessaire , il me semble préférable de confier la garde de ceux qu’on aime à la bien vaillance de ses oncles dont on sait que les liens du sang leur feront préférer la maison maternelle et évitera ainsi , qu’ils repartent à la première tentation d’essaimer! le sens de la vie est d’éduquer nos garçons pour qu’ils servent leurs sœurs et non l’inverse,  de protéger celles qui enfante non celui qui copule.

Mais ô, grand Dieu ! qu’est-ce donc cela sinon le contraire de ce qui devrait se passer ? Comment appellerons nous ces horribles lois, protégeant le pollinisateur au détriment de la porteuse du germe de la vie ? N’est-ce pas honteux de voir un nombre infini de femmes non seulement obéir, mais ramper, non pas être gouvernés, mais tyrannisés, ne possédant réellement ni biens, ni enfants, et leur vie même menacée, au point d’en être réduite à ne pas s’appartenir ? Souffrir les abus, les maltraitances, les viols, non d’une armée, non d’étrangers supérieurs en nombre, contre lesquels elle serait impuissante, mais d’un seul. Cet être étant non un combattant, mais souvent le plus lâche, le plus vil et le plus faible, qui n’a jamais eu le courage d’engager une bataille contre un égal, mais s’en prend sans vergogne a plus faible que lui. Un être inhabile, non seulement à se faire respecter auprès de ses pairs, mais aussi à satisfaire correctement un simple plaisir conjugal !

 Nommerons nous celle-ci de lâche ? appellerons nous serviles et peureuses les femmes soumises à un tel joug ? Si dans une ville deux, trois, ou quatre d’entre elles cèdent à un seul ; c’est étrange, mais possible par la passion. Peut-être pourrait on dire: le cœur a triomphé de la raison. Mais si cent, si mille se laissent opprimer par un seul, ira-t-on encore que c’est de la couardise, qu’elles n’osent s’en prendre à leur tourmenteur, ou plutôt qu’elles ne veulent lui résister par peur de la coutume ? Enfin, si l’on voit non pas cent, non pas mille femmes, mais toutes les femmes du pays, de tous les pays, ne pas se défendre, ne pas rejeter celui qui, sans ménagement aucun, les traite toutes comme autant de serfs et d’esclaves : comment qualifierons nous cela ? Est-ce lâcheté ? Certainement pas, car pour tous les vices il est des bornes qui ne peuvent être dépassées. Que des millions de femmes ne se défendant pas contre l’homme qui les asservit est déjà insupportables, mais il est encore plus insoutenable de savoir qu’il ne dépend que de leur volonté de ne pas être asservies ! Oh ! Ce n’est pas par couardise qu’une femme vaillante ne peut escalader seule une forteresse, c’est simplement que la citadelle que l’on nomme la monogamie réduit de fait des armées de femmes! Quel monstre vicieux est donc cette institution qui de loup se fait passer pour un mouton et présente l’asservissement comme un avènement heureux ?

N’est-il pas malheureux qu’ ayant étouffée jusqu’à l’idée même de liberté, les femmes ne s’estiment pas libres de se battre et abandonnent la bataille sous un simple haussement de sourcil de leur père de leur frère de leurs voisins ou pire sous la tutelle d’une conscience imposée sans consentement par l’éducation ?  Pourtant si elles venaient à en découdre croyez vous que combattant pour la liberté, alors que les autres tentent de la leur ravir  , elles ne puissent remporter la victoire ? Lesquels iront plus courageusement au combat, celles dont la récompense doit être la conquête de leur liberté, ou ceux qui n’ont de pouvoir que celui que les institutions leur donnent ? Les unes ayant devant leurs yeux le bonheur de leur vie future et pensant moins aux peines, et aux souffrances momentanées de la bataille, qu’aux tourments que, vaincues, elles devront endurer à jamais, elles, leurs enfants, et toute leur prospérité. Les autres n’ont pour tout aiguillon qu’une pointe de supériorité qui s’émoussera soudain contre la détermination de l’amour de la liberté et dont l’ardeur factice s’éteindra presque aussitôt qu’ils se rendront compte qu’ils sont nus sans leur consentement.

Aux batailles si renommées de Sapho, d’Hypatie, d’Olympe de gouge de Louise Michel qui vivent encore aujourd’hui, aussi fraîches dans les livres et la mémoire des femmes que si elles combattaient encore de nos jours pour le bien des femmes et pour l’exemple du monde entier, qu’est-ce qui donna à un si petit nombre de femmes non le pouvoir, mais le courage de repousser ces hordes de mâles, et de les affronter au sein de si nombreuses nations, sinon un but supérieur à leur condition. Lors de ces glorieuses journées, c’était moins la bataille des femmes contre les hommes, que la victoire de la liberté sur la domination, de l’affranchissement sur l’esclavage.

Ils sont vraiment miraculeux ces récits de la vaillance que la liberté met dans le cœur de celles qui la défendent ! mais ce qui advient, partout et tous les jours, est qu’un homme seul opprime indépendamment les unes des autres, des millions de femmes et les prive de leur liberté : qui pourrait le croire, si cela n’arrivait pas à chaque instant et sous nos propres yeux ? Encore, si ce fait se passait dans des pays lointains et qu’on vint nous le raconter, qui de nous ne le croirait inventé à plaisir ? Et pourtant ce tyran, solitaire, n’a pas besoin d’être combattu, ni même querellé ; il sera défait de lui-même, pourvu que chaque femme ne consente point à la servitude du mariage. Il ne s’agit pas de lui prendre quelque chose, mais seulement de ne lui donner aucune emprise sur vous. Que les femmes pour leur bonheur ne fassent aucun effort, si elles le veulent , mais par pitié qu’elle ne travaille pas elle-même a leur ruine. Ce sont donc les femmes qui se laissent garrotter, puisqu’en refusant simplement de se soumettre, elles briseraient leurs liens. C’est la gente féminine qui s’assujettit, pose elle-même un collier autour de sa gorge et qui, pouvant choisir d’être sujet ou d’être libre, repousse la liberté et prennent le joug, bref qui consent à leur mal et même le poursuive.

Ainsi si elles devaient payer pour recouvrer leur liberté je ne les presserais point , bien que rentrer dans ses droits naturels et, pour ainsi dire, d’esclave redevenir libre est le but qu’elles doivent avoir le plus à cœur. Pourtant je n’attends pas d’elle une si grande hardiesse, je ne veux pas même qu’elles ambitionnent une je ne sais quelle assurance de vivre plus à son aise. Si pour avoir la liberté, il ne faut que la désirer, s’il suffit pour cela que du vouloir, se trouvera-t-il une femme au monde qui penserait la payer trop cher en l’acquérant par un simple souhait. Qui regretterait sa volonté de recouvrer au prix d’une simple décision, un bien qu’on devrait acheter au prix du sang, et dont la seule perte pour tout humain rendrait la vie amère et la mort bienfaisante ?

Quel intérêt y a-t-il à maintenir une relation ou plus les tyrans pillent, plus ils en exigent ? Certes, plus le feu trouve de bois à brûler, plus il en dévore, mais il ne faut pas oublier qu’il finit par s’éteindre de lui-même quand on cesse de l’alimenter. Plus on leur fournit l’autorisation de le faire, plus ils ruinent et détruisent, plus on les encourage et plus ils s’enhardissent à détruire tout ce qui fait le plaisir de vivre; mais si on ne leur donne rien, si on ne leur obéit point, sans les combattre, sans les frapper, ils demeurent nus et défaits. Semblables à cet arbre qui ne recevant plus de suc et d’aliment à sa racine, n’est bientôt qu’une branche sèche et morte. Le pouvoir de la femme est infiniment plus puissant que celui de l’homme il suffit qu’elle détourne les yeux pour qu’il cesse d’exister, tant son unique fonction dépend d’elle.

Pour acquérir le bien qu’elles souhaitent, les femmes entreprenantes ne redoutent aucun danger, et ne sont rebutées par aucune peine. Seule l’engourdie, ne sait, ni ne veut endurer l’effort nécessaire afin de trouver les biens qu’elles se bornent à convoiter. L’énergie d’y prétendre leur est ravie par leur propre inconstance et il ne leur reste que le désir de le posséder. Ce désir, cette volonté innée, commune aux femmes sages et courageuses, leur fait souhaiter tant de choses dont la possession les porterait aux nues, mais je ne sais pourquoi, certaines n’ont pas la force de désirer la plus importante de toutes: la liberté. C’est pourtant un bien si grand et si doux , qui dès qu’il est perdu, tous les maux s’ensuivent, et , sans lui , tous les autres biens, corrompus par la servitude, perdent leur goût et leur saveur. Les femmes ne sont pas libres, uniquement ce me semble, parce qu’elles ne le souhaitent pas, car si elles le désiraient elles le seraient. Tout se passe comme si elles se refusaient à faire cette précieuse conquête, simplement parce qu’elle est trop aisée.

Femmes pauvres et misérables, troupeau insensé, gente opiniâtres à réaliser votre malheur et aveugle à votre bien, vous vous laissez enlever, sous vos propres yeux, votre plus belle possession ,la liberté, et le plus clair de votre temps, piller vos charmes, dévaster votre jeunesse et vous faire dépouiller des souvenirs qui devraient orner vos pensées ! vous vivez de telle sorte que vous ne vous appartenez pas. Il semble que vous regardiez comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies quand vous pourriez en être pleinement propriétaire. Le plus extraordinaire étant que tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine vous viennent, non pas d’ennemis, mais bien de l’ami celui-là même dont vous avez fait ce qu’il est, pour qui vous allez si courageusement enfanter en risquant votre vie et pour la vanité duquel vous devrez enfanter un mâle afin de le satisfaire. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps et rien de plus que n’a le dernier des habitants de n’importe quelles villes. Ce qu’il a de plus que vous, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous réduire. D’où tire-t-il les innombrables contrôles qu’il a sur vous et le pouvoir de vous épier, si ce n’est l’ascendant que vous lui donnez, vous et toute celle de votre sexe ?

Comment les hommes trouve-t-il tant d’yeux pour vous surveiller, s’il ne les emprunte à celle d’entre vous qui soumît aux règles des hommes font leur travail de gardien de troupeau ? Les pieds qui foule la maison conjugale, ne devrait ils pas être les vôtres ? prend-il pouvoir sur vous, autrement que par vous-mêmes ? Comment oserait-il vous tancer, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire si vous n’étiez la receleuse du larron qui vous pille, complice du meurtrier qui vous tue, et traîtresse envers vous-mêmes et vos propres intérêts ? Vous construisez votre carrière, pour qu’il la dévaste ; vous coiffez vos cheveux et parfumez votre corps afin qu’il puisse avoir du plaisir à vous posséder, vous nourrissez vos enfants de votre lait, pour qu’il en fasse des soldats pour qu’il les mène à la boucherie, en en faisant les gardiens de ses intérêts vaniteux. Vous vous usez à la peine, afin qu’il puisse jouir de ces délices et se vautrer dans d’égoïstes plaisirs. Vous vous affaiblissez, afin qu’il soit plus fort, plus dur et qu’il vous tienne la bride plus courte, et de tant d’indignités, que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas et refuseraient d’endurer. Vous pourriez vous en délivrer, sans même tenter de le faire, mais seulement en essayant de le vouloir. Soyez donc résolues à ne plus servir et vous serez libres. Je ne veux pas que vous le heurtiez, ni que vous l’ébranliez, mais seulement que vous ne le souteniez plus, et vous verrez, comme ce colosse dont on dérobe la base, tomber de son propre poids et se briser à vos pieds. Petite chose revenue à sa juste place du simple fait d’avoir retrouvé sa véritable condition.

Les médecins disent qu’il est inutile de chercher à guérir les plaies incurables, et peut-être, ai-je tort de vouloir donner ces conseils aux femmes, qui, depuis longtemps, semble avoir perdu tout sentiment du mal qu’elles s’infligent, ce qui montre assez que la maladie est chronique. Cherchons cependant à découvrir, s’il est possible, comment s’est enracinée si profondément cette opiniâtre volonté de servir, qui ferait croire que l’amour même de la liberté n’est pas naturel.

Premièrement, il est, je crois, hors de doute que si nous vivions avec les droits que nous tenons de la nature et d’après les préceptes qu’elle enseigne, nous serions naturellement soumis à nos parents, sujets de la raison, mais non esclaves de personne. Certes chacun de nous ressent en soi dans son propre cœur, l’impulsion tout instinctive de l’obéissance envers ses père et mère. Quant à savoir (question débattue dans les universités), si la raison est en nous innée ou acquise je ne pense pas me perdre en affirmant qu’il est en notre âme un germe de raison, qui, réchauffé par les bons conseils et les bons exemples, produit en nous la vertu ; tandis qu’au contraire, étouffé par les vices qui trop souvent surviennent, ce même germe avorte. Mais ce qu’il y a de clair et d’évident pour tous et que personne ne saurait nier, c’est que la nature résultat de l’évolution, bienfaitrice des femmes, nous a toutes créés de même et coulés, en quelque sorte au même moule, pour nous montrer que nous somme toute égales, ou plutôt toutes sœurs. Si dans le partage qu’elle nous a fait de ses dons, la nature nous a prodigué quelques avantages de corps ou d’esprit, aux unes plus qu’aux autres, soyez assurés qu’elle n’a jamais pu vouloir nous mettre en ce monde comme en un champ clos, et n’a pas envoyé les femmes ici-bas pour être traquée par des brigands armés dans une forêt, afin qu’ils se repaissent des plus faibles d’entre nous. Il faut croire plutôt, que faisant ainsi la part, aux unes plus grandes, et aux autres plus petites, elle a voulu faire naître en nous l’affection fraternelle et nous mettre à même de la pratiquer ; les unes ayant puissance de porter secours à celles ayant le besoin d’en recevoir : ainsi donc, puisque cette bonne mère Nature nous a donné à toutes, la terre pour demeure, nous a toutes logés sous le même grand toit des étoiles, si elle nous a fait, à toutes, ce beau présent de la voix et de la parole pour nous aborder et fraterniser ensemble, et par la communication échanger nos pensées afin de nous ramener à une communauté d’idées et de volontés ; si elle a cherché, par toutes sortes de moyens à former et resserrer le nœud de nos alliances, et les liens de notre société ; si enfin, elle a montré en toutes choses le désir que nous fussions, non seulement unies, mais qu’ensemble nous ne fussions, pour ainsi dire, qu’un seul être, dès lors, peut-on un seul instant mettre en doute que nous avons toutes naturellement le droit d’être libres, puisque nous somme toute égales, et toutes pétris de même pâte, afin que, comme en un miroir, chacune puisse se reconnaître en l’autre. Comment pourrait-il entrer dans l’esprit de quelques-uns que nous ayant mis toutes en même capacité, elle ait voulu que les femmes y fussent en esclavage ?

Mais en vérité est-ce bien la peine de discuter pour savoir si la liberté est naturelle, puisque nul être n’aime à être retenu en servitude et que rien au monde n’est plus contraire à la nature (pleine de raison) que l’injuste domination que nous ressentons toutes comme un tort grave ? Que dire encore ? Que la liberté est naturelle, et, qu’à mon avis, non seulement nous naissons avec notre liberté, mais aussi avec la volonté de la défendre. Et s’il s’en trouve une qui par hasard en doute encore et se trouve tellement soumise qu’elle méconnaisse les biens et les affections innées qui lui sont propres, il faut que je leur fasse l’honneur qu’elles méritent que je hisse, pour ainsi dire, la brutalité en chaire pour leur enseigner leur nature et leur condition.

À quoi sert-il de crier : vive la liberté ! si chaque femme en étouffe l’étincelle sitôt qu’elles sont prises. Telle la sirène qui perd la vie dès qu’on le retire de l’eau, elles laissent mourir l’espoir et ne survivent pas à la mort des velléités de leur liberté naturelle. Si les animaux avaient entre eux des rangs et des prééminences, ils feraient, à mon avis, de la liberté leur noblesse. D’autres, des plus grands jusqu’aux plus petits, lorsqu’on les prend, font une si grande résistance des griffes, des sabots et des crocs qu’ils démontrent assez, par-là, quel prix ils attachent au bien qu’on leur ravit. Puis, une fois pris, ils donnent tant de signes apparents du sentiment de leur malheur, qu’il est terrible de les voir, dès lors, languir plutôt que vivre, ne pouvant jamais se plaire dans la servitude et gémissant continuellement de la privation de leur liberté. Que signifie, en effet, l’action de l’éléphant, qui s’étant défendu jusqu’à la dernière extrémité, n’ayant plus d’espoir, sur le point d’être pris, heurte sa mâchoire et casse ses dents contre les arbres, sinon, qu’inspiré par le grand désir de rester libre, comme il l’est par nature, il conçoit l’idée de marchander avec les chasseurs, de voir si, pour le prix de ses dents, il pourra se délivrer, et si, son ivoire, laissé pour rançon, rachètera sa liberté ; et le cheval ! habitué à nous connaître dès sa naissance par nos soins et nos caresses n’empêchent pas que lorsqu’on veut le dompter, il ne morde son frein, qu’il ne rue quand on l’éperonne ; voulant naturellement indiquer par-là (ce me semble) que s’il sert, ce n’est pas de bon gré, mais bien par contrainte. Que dirons nous encore ?… Les bœufs eux-mêmes gémissent sous le joug, les oiseaux pleurent en cage. Comme je l’ai dit autrefois en rimant, dans mes instants de loisir.

Ainsi donc, puisque tout être, qui a le sentiment de son existence, sent le malheur de la sujétion et recherche la liberté, puisque les bêtes, celles-là même créées pour le service de l’homme, ne peuvent s’y soumettre qu’après avoir protesté d’un désir contraire, quel malheureux vice a donc pu tellement dénaturer la femme, née pour vivre libre comme n’importe quel animal sur terre, jusqu’à lui faire perdre le souvenir de sa nature et le désir même de la reprendre ?

Il y a trois sortes de tyrans familiaux qu’encourage la législation. Les uns possèdent la femme par l’élection de celle qui les choisit, les autres par le mensonge et les vaines promesses, et les autres par consensus social. Ceux qui l’ont acquis par la tromperie se comportent, on le sait trop bien et on le dit avec raison, comme en pays conquis. Ceux qui se conforment à la tradition ne sont pas ordinairement meilleurs ; nés et nourris au sein de la dictature, ils sucent le lait en tyran, ils regardent les femmes qui leur sont soumises comme des serfs héréditaires et, selon le penchant auquel ils sont le plus enclins, avares ou prodigues, ils usent de la générosité des femmes comme de leur propre héritage. Quant à celui qui tient son pouvoir parce qu’il a été choisi, il semble qu’il devrait être plus supportable, et il le serait, je crois, si dès qu’il est élevé en si haut lieu, au-dessus de celles qui l’ont élue, flattées par je ne sais quoi, qu’on appelle grandeur ou supériorité, il ne prend la ferme résolution de n’en plus descendre. Il considère ainsi la puissance qui leur a été confiée par les femmes comme devant être transmis à leurs garçons.

Or, dès qu’ils reçoivent cette funeste idée, il est vraiment étrange de voir de combien ils se surpassent en toutes sortes d’autoritarisme, et même en cruautés verbales, assisté de ses infâmes rejetons, à stigmatiser toute velléité de liberté chez celles qui les ont choisis, traitant de catin, de prostitué et bien pire encore de souillure toute femme qui prétend être propriétaire de son corps. Ils ne trouvent pas de meilleur moyen pour consolider leur nouveau contrôle que d’accroître la surveillance et d’écarter tellement les idées de liberté de l’esprit de leurs sujettes, que, pour si récent qu’en soit le souvenir d’une adolescence joyeuse, pourvu qu’elle en ait eu une, rapidement il efface entièrement de leur mémoire ces temps heureux. Ainsi, pour dire vrai, je vois entre ces tyrans peu de différence, mais le choix à faire de la manière dont on souhaite être asservie. S’ils arrivent sur le trône du lit marital par des routes diverses, leur manière de régner est toujours à peu près la même. Les élus des femmes, les traitent comme un taureau à dompter : les conquérants, comme une proie sur laquelle ils ont tous les droits, et les adeptes de la tradition, comme si tout leur était naturellement dû.

À ce propos, je demanderai : Si le hasard voulait qu’il naquît aujourd’hui quelques femmes indemnes de tout lavage de cerveau maritale, n’étant accoutumés ni à la sujétion, ni conditionnée à repousser la liberté, ignorant jusqu’aux noms de ce ces servitudes, et qu’on leur offrit l’option d’être sujets ou de vivre libre ; quel serait leur choix ? Nul doute qu’elles n’aimèrent beaucoup mieux obéir à leur seule raison que de servir un homme à moins qu’elles ne fussent comme ces israélites, qui, sans motifs ni contrainte aucune, se donnèrent un tyran, et, desquels, je ne lis jamais l’histoire sans éprouver une extrême sollicitude.

Pour que les femmes, tant qu’il reste en elle vestige de femme, se laissent assujettir, il faut de deux choses l’une : ou qu’elles y soient contraintes, ou qu’elles soient abusées : contraintes, soit par les conventions qui leur prédit un avenir radieux; soit par traîtrise enrobée de douces promesses mensongères et finalement abusées, elles perdent aussi leur liberté ; pourtant cette cécité est moins souvent le résultat de la séduction d’autrui que leur propre aveuglement. Prenez en considération le nombre de gens de livres ou d’exemples truqués tendant à promouvoir cette institution perverse comme le plus grand des bonheurs. Combien de femmes se sont réveillées trop tard lorsque leur amant s’est enfin relevé être un tyran. On ne saurait s’imaginer jusqu’à quel point la femme ainsi assujettie par la fourberie tombe dans l’avilissement, et même dans un tel profond oubli de tous leurs droits, qu’il est presque impossible de les réveiller de leur torpeur afin qu’elle la reconquière, servant si bien et si volontiers qu’on dirait à les voir, qu’elles n’ont pas seulement perdu la liberté, mais qu’elle aime leur propre servitude, pour s’engourdir dans le plus abrutissant esclavage. Il est vrai de dire, qu’au commencement, c’est bien malgré soi et par force que l’on sert ; mais ensuite on s’y fait et ceux qui viennent après, n’ayant jamais connu la liberté, ne sachant pas même ce que c’est, servent sans regret et font volontairement ce que leurs mères n’avaient fait que par la contrainte. Ainsi les femmes qui naissent sous le joug ; nourris et élevés dans le servage sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme elles sont nés, et ne pensant point avoir d’autres droits ni d’autres biens que ceux qu’elles ont trouvés à leur entrée dans la vie, elles prennent pour leur état de nature, l’état même de leur naissance.

L’habitude qui, en toutes choses, exerce un si grand empire sur toutes nos actions a surtout le pouvoir de nous apprendre à servir : c’est elle qui à la longue (comme on nous le raconte de Mithridate qui finit par s’habituer au poison) parvient à nous faire avaler, sans répugnance, l’amer venin de la servitude.

Nul doute que ce n’est la nature qui nous dirige d’abord suivant les penchants bons ou mauvais qu’elle nous adonnés ; mais aussi faut-il convenir qu’elle a encore moins de pouvoir sur nous que l’habitude ; car, pour si bon que soit le naturel, il se perd s’il n’est entretenu ; tandis que l’habitude nous façonne toujours à sa manière en dépit de nos penchants naturels. Les semences de bien que la nature met en nous sont si frêles et si minces, qu’elles ne peuvent résister au moindre choc des passions ni à l’influence d’une éducation qui les contrarie. Elles ne se conservent pas mieux, s’abâtardissent aussi facilement et même dégénèrent , comme il arrive à ces arbres fruitiers qui ayant tous leur propre qualité fructifère , les conservent tant qu’on les laisse venir naturellement , mais la perdent, pour porter des fruits tout à fait différents, dès qu’on les a greffés. Les herbes ont aussi chacune leur propriété, leur naturel, leur singularité. Mais le froid, le temps, le terrain ou la main du jardinier détériorent ou améliorent toujours leur qualité , la plante qu’on a vue dans un pays n’est souvent plus reconnaissable dans un autre.

Celui qui verrait Venise serait étonné de voir quantité de femmes qui vivent si librement que la plus malheureuse d’entre elles ne voudrait pas devenir reine si elle devait être soumise à un roi et qui ne connaissent d’autre ambition que celle de maintenir leur liberté hors de la cage. Ainsi appris et formés dès le berceau, qu’elles n’échangeraient pas un brin de leur liberté pour toutes les autres félicités humaines

que dirait cet homme après la vision de ces femmes libres de leur corps, s’il s’en allait ensuite, vers des contrés ou un mari unique domine tel un grand seigneur, et y trouvant alors des femmes qui ne sont nées que pour le servir en dévouant leur vie entière au maintien de sa puissance ? penserait-il que ces femmes si différentes soient de même nature ? Ou plutôt ne croirait-il pas qu’une sortant d’une cité de femmes libres, il est entré dans un parc de bêtes ? On raconte qu’une femme avait nourri deux chiens, tous deux frères, tous deux allaités du même lait, et les avait habitués, l’un au foyer domestique et l’autre à courir les champs, au son de la trompe et du cornet. Voulant montrer aux autres l’influence de l’éducation sur le naturel, elle exposa les deux chiens sur la place publique et mit entre eux une soupe et un lièvre, l’un couru au plat et l’autre au lièvre. Voyez, dit-elle, et pourtant, ils sont frères ! Cette érudite sut prouver qu’une bonne éducation fait des femmes libres et que chacune d’elles eut préféré souffrir mille morts, plutôt que de se soumettre à un maître ou de reconnaître d’autres institutions que celles du droit des femmes. Femmes si vous cessez de courir le lièvre vous serez assujetti à la main qui vous apporte votre pitance.

Celles qui n’ont goûté que les contraintes du mariage ignorent tout de la jouissance des femmes de l’Eden d’avant leur soumission. Elles ont éprouvé la faveur d’un maître, mais ne savent pas combien est douce la liberté, ne connaissent rien de la félicité qu’elle procure. Oh ! si elles avaient seulement idée du plaisir que retire une femme de se posséder elle-même et de n’être soumise à aucune corvée sexuelle, devoir mendier sa pitance par sa soumission ou a enfanter pour élever ses enfants dans le respect du même asservissement, pour passer de la domination de son mari a celle de ses fils. Celle qui connaîtrait telle félicité alors sans hésiter nous conseillerais de défendre, cette liberté non seulement avec la lance et le bouclier, mais avec les ongles et les dents. Car il n’est de plus grand bonheur pour une femme libre que d’accorder ses faveurs à celui qu’elle désire et pour les raisons qui lui semblent bonnes, quelles qu’elles soient ; de vivre avec ses filles et d’instruire ses fils dans l’amour et la protection des femmes.

Sapho, encore enfant et sous la férule de sa préceptrice comme c’était l’usage chez les amazones pour les enfants des nobles de ce temps-là, allait souvent voir les pays de dictature, chez lequel elle avait ses entrées libres, tant à cause du rang de sa famille que des liens de commerce qui les unissaient. Dans ces visites, un jour, elle vit que dans le palais du tyran, en sa présence, ou par son commandement, on condamnait les unes et on emprisonnait les autres pour des choses naturelles; l’une était bannie pour avoir osé dénigrer son mari, l’autre étranglée pour avoir défendu sa fille en tuant l’agresseur afin qu’elle ne fût pas violée; l’un proposait la confiscation des biens d’une citoyenne au prétexte qu’elle se serait servis de ses charmes pour les acquérir, l’autre demandait sa tête pour quelques libertés qu’elle avait prise de son corps trompant l’orgueil de son mari. En somme, tout s’y passait, non comme chez un magistrat de la ville, mais comme chez un tyran du peuple ; et c’était bien moins le sanctuaire de la justice, qu’une caverne de brigands. Cette noble enfant dit à sa perceptrice : « Que ne me donnez-vous un poignard ? Je le cacherai sous ma robe. J’entrerais dans la chambre de ce tyran et avant le lever du jour… j’aurai le bras assez fort pour laver l’injure faite à la république des femmes. »

Je ne prétends certes pas que le pays et le sol sont à l’origine de tels comportements, car partout et en tous lieux l’esclavage est odieux aux êtres vivants et la liberté leur est chère ; mais il me semble que l’on doit aider celles qui, en naissant prisonnières, à secouer leur joug si, n’ayant pas encore vu l’ombre même de cette liberté, et n’en ayant jamais entendu parler, elles ne ressentent pas le malheur d’être esclave on doit les éduquer ou les éveiller a la seule vérité qu’est la liberté.

Si en effet (comme le dit Homère des Cimmériens), il est des pays où le Soleil se montre tout différemment qu’à nous et qu’après les avoir éclairés pendant six mois consécutifs, il les laisse dans l’obscurité durant les autres six mois, serait-il étonnant que ceux qui naîtraient pendant cette longue nuit, s’ils n’avaient point ouï parler de la clarté ni jamais vu le jour, s’accoutumassent aux ténèbres dans lesquelles ils sont nés et ne désirassent point la lumière ? On ne regrette jamais ce qu’on n’a jamais eu ; le chagrin ne vient qu’après le plaisir et toujours, à la connaissance du bien, se joint le souvenir de quelque joie passée. Il est dans la nature de la femme d’être libre et de vouloir l’être ; mais elle prend très facilement un autre pli, lorsque l’éducation la dévie de sa nature.

Disons donc que, si toutes les choses auxquelles la femme se fait et se façonne aux chaînes lui deviennent naturelles, ce qui reste de sa nature s’habitue aux choses altérées , ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude ; comme il arrive aux juments qui d’abord mordent leur frein et puis s’en jouent, qui regimbaient naguère sous la selle, se présentent maintenant d’elles-mêmes, sous de brillants harnais, et, toutes fières, de leurs atours se rengorgent et se pavanent sous l’armure qui les couvre. Elles disent qu’il en a toujours été ainsi, que leurs mères ayant vécu de même il n’est pas dans leur capacité d’en changer. Elles pensent qu’il est agréable d’endurer le mors s’il est en or, et que la charge de la selle est légère si elle est belle, et qu’un minimum d’attention permet d’éviter les éperons. Ainsi elles se persuadent par des exemples et consolident elles-mêmes, par la solidité des liens qu’elles perpétuent, la possession de ceux qui les tyrannisent.

Les années justifient elles le droit de mal faire ? Et l’injure prolongée n’est-elle pas une injure en elle-même du fait de sa durée ? Heureusement certaines qui, plus fières et mieux inspirées que les autres, sentent le poids du joug et ne peuvent s’empêcher de le secouer ; ne se soumettant jamais à la sujétion et toujours et sans cesse (ainsi qu’Ulysse cherchant, par terre et par mer, à revoir la fumée de sa maison), n’ont eu garde d’oublier leurs droits naturels et s’empressent de les revendiquer en toute occasion. Celles-là ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme les engourdies, de suivre leur chemin sans porter leurs regards vers hier ou demain ; elles rappellent au contraire les choses passées pour juger plus sainement le présent et prévoir l’avenir. Ce sont celles qui ayant d’elles-mêmes l’esprit droit, l’ont encore rectifié par l’étude et le savoir. Celles-là, quand la liberté serait entièrement perdue et bannie de ce monde, l’y ramèneraient ; car la sentant vivement, l’ayant toujours eu en elle et conservant son germe en leur esprit, la servitude ne pourrait jamais les séduire, même si on l’accoutrait des habits d’une princesse.

Le grand sultan s’est bien aperçu que les livres inspirent plus que tout autre chose, aux femmes, le sentiment de leur dignité et la haine de la tyrannie. Aussi, ai-je lu que, dans le pays qu’il gouverne, il n’est plus guère de savantes et que pour si grand que soit le nombre des fidèles de la liberté, leur zèle et l’affection qu’elles lui portent restent sans effet, parce qu’elles ne peuvent s’unir par la connaissance. Les tyrans leur enlèvent toute liberté de faire, de parler et quasi de penser, et elles demeurent totalement isolées dans leur volonté pour le bien.

Toutefois, qui voudra se rappeler les temps passés et compulser les anciennes annales, qu’il y a eu dans de nombreux pays et en tout temps des femmes qui vivant libres et réussir à maintenir leur indépendance malgré l’encerclement patriarcal. La liberté vient toujours en récompense à celles qui agissent pour leur propre compte. Ainsi telles ces femmes, qui combattirent pour rester libre y parvinrent, car pour de tels exploits le ferme vouloir garantit le succès et permet de délivrer les femmes de leur servitude ; existe-t-il une chose faite par un homme qui ne serait pas faisable par une femme ? Entendez donc l’appel au ralliement et levez-vous pour enfin secouer les chaînes que vous acceptez pacque vous croyez la soumission naturelle.

Mais revenant à mon sujet que j’avais quasi perdu de vue ; la première raison pour laquelle les femmes servent volontairement, c’est qu’elles naissent serfs et sont élevées dans la servitude. De celle-là découle naturellement cette autre que sous les tyrans, les femmes deviennent nécessairement lâches et soumises, ainsi que l’a fort judicieusement, à mon avis, fait remarquer le grand Hippocrate, le père de la médecine, dans l’un de ses livres intitulés : « Des maladies ». Les dignes femmes sont certes vaillantes et le montrent bien jusqu’à ce qu’un prétendu roitelet les attire près de lui à force d’offres et de grands présents et qu’elles perdent toute constance;  il est donc certain qu’avec la servitude on perd aussi la vaillance, les esclaves n’ont ni ardeur ni constance dans le combat pour l’indépendance. Elles peinent à suivre, tergiversent, pour ainsi dire désorienté, et s’acquittant avec peine d’un devoir de charité oubliant que celui-ci devrait commencer par elle-même. Elles ne sentent plus brûler dans leur poitrine le feu sacré de la liberté qui fait affronter tous les périls et désirer une belle et glorieuse victoire qui nous honore à jamais auprès de nos semblables. Parmi les femmes libres, au contraire, c’est à l’envi, tout pour chacune et chacune pour toutes, car elles savent qu’elles recueilleront une égale part au malheur de la défaite ou au bonheur de la victoire ; mais les femmes esclaves, entièrement dépourvues d’espoir et de vivacité, ont le cœur endolori et sont incapables de toute grande action. Les tyrans le savent bien, aussi font-ils des efforts pour les rendre toujours plus faibles et soumises.

Une historienne a fait un livre peu volumineux, dans lequel se trouve un discourt sur les défauts du tyran. Ce livre est plein de bonnes et graves remontrances, qui, selon moi, ont aussi une grâce infinie. Plût à Dieu que tous les tyrans l’eussent placé devant eux en guise de miroir. Ils y auraient certainement reconnu leurs propres vices et en auraient rougi de honte. Ce traité parle de la peur qu’éprouvent les tyrans, qui, nuisant à celle qu’ils dominent, sont obligés de craindre parfois pour leur vie. Il dit, entre autres choses, que les mauvais maris prennent à leur service des hommes de loi, pour se prémunir des sujettes qu’ils ont maltraitées de mille manières. Le tyran ne croit jamais sa puissance assurée, s’il n’est parvenu à ce point de n’avoir pour sujets que des femmes soumises.

Mais cette ruse des tyrans d’abêtir leurs sujets, les contrains à subir mille avanies. Comment être bien servi si celle qui vous sert le fait à contrecœur ? Que peut ont attendre d’une personne qui n’ayant aucune raison de faire ce qu’elle aime, attendant qu’on l’oblige à faire ce qui plaît à autrui, cherchera par tous les moyens à résister aux ordres tyranniques en envoûtant son maître plutôt que d’accomplir sa mission. On entend que trop ces maîtres désabusés de n’être plus servis en tâche ménagère comme leurs mères le faisaient pour leurs pères. Les tyrans ne peuvent déclarer de haute voie qu’ils veulent soumettre leurs sujettes, mais comme de fait ils le font celles-ci biaises si habillement et de telle manière que la chose n’apparaît pas clairement. Comment peut-on faire d’une personne une esclave et vouloir que cette esclave fasse preuve d’une grande célérité ?

À vrai dire, c’est le penchant naturel de toute personne maintenue dans l’ignorance et la servitude de faire confiance à ceux qui les exploitent.

Ainsi elles sont soupçonneuses envers celles et ceux qui les aiment telle leur mère , leur frère et sœur qui se dévoue pour elle, tandis qu’elles sont confiantes envers de parfaits inconnus qui les trompent et les trahissent. Un oiseau se prend mieux avec un appeau, et un poisson s’accroche plus vite à l’hameçon si un appât l’incite à mordre, ainsi va de la gent féminine qui se laissent promptement allécher et conduire à la servitude, pour la moindre douceur qu’on leur débite ou qu’on leur fasse goûter. C’est vraiment chose impensable qu’elles se laissent aller si promptement, pour peu qu’on les félicite et les éblouisse. Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres attraits de cette espèce étaient pour les peuples anciens les meilleurs appâts de la servitude, compensant leur liberté , par le ravissement des instruments de l’envoûtement. Ce système, ces pratiques étaient les moyens qu’employaient les tyrans pour endormir leurs sujettes dans la servitude. Ainsi, enivrées, trouvant beaux tous ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui les éblouissait, elles s’habituaient à servir niaisement aussi vite que les petits enfants apprennent à lire avec des images enluminées. Les tyrans renchérissent encore sur ces moyens, en festoyant souvent au restaurant en gorgeant ces pauvres filles de spiritueux et les flattant par où elles sont le plus faciles à prendre par les plaisirs de la bouche lorsqu’elles souffrent de pauvreté. Les tyrans font amples largesse de bon dîner, de vin liquoreux, et d’espèces sonnantes et trébuchantes. C’est vraiment pitié d’entendre murmurer le « dis-moi que tu m’aimes » de ces pauvrettes ne s’apercevant pas qu’en recevant toutes ces choses, elles ne font que recevoir une part de leur propre bien si au lieu de se laisser séduire elles avaient agis en femme libre. Cette portion qu’elles croient gagner, le tyran la recouvrera 1000 fois par l’esclavage dans le quelle elles seront prises. La femme ignorante et aveuglée a toujours été ainsi. Elle est, pour le plaisir qu’elle pourrait gagner par elle-même, disposée à souffrir une douleur que normalement elle ne devrait même pas ressentir.

Ainsi les empereurs s’empressent de prendre le titre de mari, tant parce que cet office est considéré comme saint et sacré, que prétendument établi pour la défense et protection de la femme et il l’est surtout en leur faveur. Par ce moyen ils s’assurent que la femme deviendra un bien privé lui offrant son sexe et son ventre comme s’il leur suffisait d’ouïr le nom d’institution maritale pour se fier à eux, sans en voir les conséquences.

Ceux d’aujourd’hui ne font guère mieux, car avant de commettre leurs crimes, même les plus révoltants ils les font toujours précéder de quelques jolis discours sur le bien , l’ordre , la moralité publique et la protection des « faibles »femmes. Vous connaissez fort bien les formules dont ils ont fait si souvent et si perfidement usage, qu’ il n’y a même plus de place à la finesse tant est grande leur impudence. Par leur travail les roitelets font supposer aux femmes qu’il y a en eux quelque chose de surhumain et les laisse rêver s’imaginant un avenir enchanteur qu’elles ne verront jamais. Ainsi tant de femmes, qui furent sous l’emprise de ces comédiens, s’habituèrent à les servir, et le faisaient d’autant plus volontiers qu’elles ignoraient qu’ils étaient leur maître, de manière qu’elles vivaient ainsi dans la crainte de perdre un être dont elles n’avaient aucunement besoin.

Les roitelets ne se montraient guère sans porter, les vêtements à leur avantage: ils se masquaient ainsi pour inspirer, par ces mises prometteuses, respect et admiration à leurs sujettes, qui, si elles n’eussent pas été si peu éduquées ou simplement conscientes, auraient dû s’en moquer et en rire. C’est vraiment pitoyable d’ouïr parler de tout ce que font ces petits tyrans pour fonder leur tyrannie ; combien de moyens ils se servent pour cela, trouvant toujours la belle disposée à leur gré, qu’ils n’aient qu’à tendre un piège à sa crédulité pour qu’elle vînt s’y prendre ; aussi n’ont-ils jamais eu plus de facilité à la tromper et ne les ont jamais mieux asservie, que lorsqu’ils s’en moquaient le plus.

Que dirai-je d’une autre sornette que les peuples aiment établir comme vérité avérée ? Ils incitèrent a croire fermement que le prince charmant allait arriver sur son blanc destrier que d’un baiser il réveillera la belle endormie. Ils enjolivent encore mieux ce conte, en ajoutant : qu’ils se marièrent et heureux eurent de nombreux enfants. Les hommes ont toujours ainsi fabriqué les contes mensongers , pour donner aux enfants une foi incroyable en les répétant indéfiniment. Les petits tyrans trouvent fort agréable que les femmes souffrent qu’on les maltraite, et se couvrent volontiers du manteau de la religion en s’affublant quelquefois des attributs des commandements pour donner plus d’autorité à leurs mauvaises actions sans ne jamais laisser entrevoir qu’ils asservissent ceux qui leur prêtent foi.

Usant d’histoires présentées comme vérité universelle prétendument raisonnable, elles n’en sont pas moins pernicieuses pour celles qui leur accordent quelque crédit. Pour ma part, et quoi qu’il en soit, je ne veux pas croire en ces véritables balivernes, du simple fait que nos ancêtres les croyaient parce qu’en ces temps nous n’avions aucun moyen de les soupçonner. Ainsi ils prétendent que la nature a fait les hommes différant des femmes au point de dire qu’elle les a choisis avant même leur naissance pour leur confier le gouvernement et la garde des femmes.

Mais pour revenir à mon sujet, duquel je ne sais trop comment, je me suis éloigné, n’est-il pas évident que, pour se raffermir, les tyrans se sont continuellement efforcés d’habituer les femmes non seulement à l’obéissance et à la servitude, mais encore à une espèce de dévotion envers eux ? Tout ce que j’ai dit jusqu’ici sur les moyens employés pour asservir est particulièrement efficace sur les femmes mal entourées.

J’arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le secret et le ressort de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les comptes en banque et les beaux discours suffisent comme appât pour les bons tyrans se trompe fort. Ce n’est pas leur calèche, ou leur travail, qui est leur meilleur atout , mais bien toujours (on aura quelque peine à le croire , quoique ce soit vrai) les personnes qui le soutiennent et lui assujettissent son environnement. Il en a toujours été ainsi de quelque amis ou amies qui ont eu l’oreille de la pauvre femme s’étant approchés d’eux-mêmes ou bien y ont été appelés par elle, pour être les témoins des cruautés qu’elles subissent, se plaisants à inciter celle-ci à se soumettre au prétexte que celui-ci agit pour leur bien. Ceux-ci confortent si bien le maître, qu’il devient, couru au sein de la gent féminine , comme méchant de s’attaquer à leur caractère versatile. Ces personnes, constitué des familles, des collaborateurs, de la paroisse, ou simplement du voisinage œuvrant pour la dépendance de ces pauvres femmes à leurs tyrans se produisent exactement de la même manière pour des millions de femmes en tout point du pays ou du monde. Ils élèvent le statut de dominant en dignité, auquel ils se font donner pouvoir sur la femme de gouverner ses déplacements, la gestion de ses rencontres ou la gestion des cordons de la bourse, afin qu’elles favorisent son avarice ou le cruel plaisir de les contrôler. Ils entretiennent ou exécutent leur dessin à point nommé et font d’ailleurs tant et si bien qu’elles ne puissent se maintenir que par leur propre tutelle, et se considérer en sécurité par la valeur de leur protection. Grande est le nombre de ceux qui viennent après ceux-là et qui voudra en suivre la trace verra que non pas six mille, ni cent mille, mais des millions qui soutiennent les tyrans par cette méthode et forment entre eux un maillage ininterrompu qui les confortent dans leurs actions.

Ce qui guide les femmes dans la soumission est ces institutions constituées par celles et ceux qui les dirigent pour le profit des fonctions qu’ils occupent, l’élection à des offices, non certes pour organiser la justice, mais bien pour donner un soutien à la tyrannie. En somme, par les gains et parts de gains que l’on fait en promouvant la tyrannie, on arrive à ce point qu’il se trouve presque un aussi grand nombre de ceux auxquels la tyrannie est profitable, que de ceux auxquels la liberté serait utile. Depuis que les hommes ont été déclarés maître des femmes, tous les mauvais, toute la lie du royaume, possédés d’une ardente moralité et d’un notable bigotisme se groupent pour cette cause et la soutiennent pour avoir part au butin et d’être, sous le principe de la tyrannie, autant de petits tyranneaux.

Les uns sont en embuscade, les autres au guet ; les uns massacrent les cœurs et les familles, les autres dépouillent ; et bien qu’il y ait entre eux des rangs et des prééminences et que les uns ne soient que les petits et d’autres des chefs de bande, à la fin il n’y en a pas un qui ne profite, si non du principal butin qui est le monopole du corps des femmes, du moins du résultat de la mise en coupe réglée de leurs comportements.

C’est ainsi que les tyrans asservissent les femmes les unes grâce aux autres. Elles sont gardées par ceux desquels elle devrait se garder, si elles n’étaient avilies ; mais, comme on l’a fort bien dit pour fendre le bois, il se fait des coins du bois lui-même. Telles sont certaines traîtresses, qui œuvrent contre la cause des femmes, non que celles-ci souffrent souvent elles-mêmes de l’oppression ; mais ces misérables, maudites de Dieu et des femmes, se contentent d’endurer le mal, pour en faire, non à celui qui le leur fait, mais bien à celle qui, comme elles, l’endure et n’y peuvent rien.

Toutefois, quand je pense à celles qui font la promotion de la monogamie comme méthode de protection des femmes par leur exploitation, je suis presque aussi surpris de leur aveuglement que de leur ignorance. Car, à vrai dire, promouvoir la tyrannie du mariage, est-ce autre chose que s’éloigner de la liberté et, pour ainsi dire, embrasser et serrer à deux mains la servitude ? Qu’elles mettent un moment à part leur ambition, qu’elles se dégagent un peu de leur sordide vue court-termiste, et puis qu’elles se regardent et se considèrent en elles-mêmes : elles verront clairement que ces femmes libres, ces libertines qu’elles fouettent de leurs langues et qu’elles traitent comme des rebuts de la société ou des prostituées, elles verront, dis-je, que celles-là, même malmenés, sont plus heureuses et donc plus libres qu’elles.

Lorsque le tyran voit celles qui l’entourent mendiant sa faveur, celui-ci en rajoute. Ainsi il ne faut pas seulement qu’elles fassent ce qu’il ordonne, mais aussi qu’elles pensent ce qu’il veut, et souvent même, pour le satisfaire, qu’elles préviennent aussi ses désirs. Ce n’est pas tout de lui obéir, il faut lui complaire, il faut qu’elles se rompent, se tourmentent, se tuent à traiter ses affaires et puisqu’elles ne se plaisent que de son plaisir, qu’elles sacrifient leur goût au sien, forçant leur tempérament à se soumettre au sien et les dépouillant de leur naturel. Il faut qu’elles soient continuellement attentives à ses paroles, à sa voix, à ses regards, à ses moindres gestes : que leurs yeux, leurs pieds, leurs mains soient continuellement occupés à suivre ou imiter tous ses mouvements, épier et deviner ses volontés et découvrir ses plus secrètes pensées. Est-ce là vivre heureusement ? Est-ce même vivre ? N’est-il rien au monde de plus insupportable que cet état, toute femme bien née intellectuellement, ou encore pour celle qui n’a que le simple bon sens n’est-ce pas une évidence ? Quelle condition est plus misérable que celle de vivre non pour soi mais en tenant d’un autre son aise, sa liberté, son corps et sa vie !!

Elles veulent servir pour amasser des biens comme si elles ne pouvaient rien gagner qui fut à elles, ainsi elles ne peuvent même pas dire qu’elles sont à elles-mêmes. Et, comme si quelqu’un pouvait avoir quelque chose à soi sous un tyran, elles veulent pouvoir se dire possesseurs de biens, et elles en oublient que ce sont eux qui lui donnent la possibilité de ravir ce qu’elles obtiennent, et que rien ne leur appartient vraiment. Elles savent pourtant que ce sont les biens qui rendent les femmes plus dépendant de sa versatilité ; qu’il n’y a aucun crime envers lui et selon lui plus dignes de morts, que l’indépendance, ou d’avoir de quoi ; ils aiment la jeunesse et la beauté et s’attaquent de préférence aux vulnérables qui viennent se présenter à lui, comme les moutons devant un boucher, avec des courbes gracieuses et des vêtements pour les mettre en valeur, comme pour exciter sa voracité. Ces favorites ne devraient pas tant se souvenir de celles qui ont gagné beaucoup de biens, que de celles qui ayant mené grand train pendant quelque temps, y ont perdu peu après et leur niveau de vie et leur joie de vivre par la dureté des liens du mariage. Il ne leur devrait pas venir tant à l’esprit combien d’autres y ont acquis des richesses, mais plutôt combien peu de celles-là ont vraiment pu en jouir. Qu’on parcoure toutes les anciennes histoires, que l’on considère et l’on verra parfaitement combien est grand le nombre de celles qui, étant arrivés par la valeur de leurs charmes jusqu’à l’oreille des princes, soit en flattant leurs mauvais penchants, soit en abusant de leur simplicité, ont fini par être écrasées par ces mêmes princes qui avaient mis autant de facilité à les élever qu’ils ont eu d’inconstance à les conserver ou d’habileté a les soumettre. Certainement parmi le grand nombre de celles qui se sont trouvées auprès des roitelets, il en est peu, ou presque point qui n’aient éprouvé en elle-même la cruauté du tyran, car s’étant le plus souvent enrichis à l’ombre de sa faveur, une fois déchue n’aient ensuite elle-même induit en erreur les autres de leur propre réussite.

Même les femmes de bien, si parfois il s’en trouve une seul aimé du tyran, pour le statut atteint dans sa bonne grâce, pour si brillantes que soient en elles la vertu et l’intégrité; ces femmes de bien, dis-je, ne sauraient se maintenir auprès du tyran, sans subir aussi le mal commun, et qu’à leurs dépens elles éprouvent ce qu’est la tyrannie. On peut dénombrer le nombre de femmes, qui eurent le malheur de s’approcher de tyran qui leur confia le maniement de ses affaires : bien qu’estimées et chéries par lui, dont elle tenait pour gage de son amitié les soins qu’elle avait eus pour lui dans les débuts du mariage pour ensuite être répudiée ; ne sont-elles pas des exemples suffisants du peu de confiance que l’on doit avoir dans ces méchants maîtres.  En vérité, quelle amitié attendre de celui qui a le cœur assez dur pour haïr celle qui ne fait que lui obéir, et d’un être qui ne sachant aimer, s’appauvrit lui-même et détruit son propre ménage ?

Or si on veut dire que ces nobles femmes n’ont éprouvé ce malheur que pour avoir été trop femmes de bien, qu’en cherchant hardiment on voit que toutes celles qui furent en grâce auprès de ces gens ne firent pas meilleure fin. Qui jamais n’a ouï parler d’un amour si effréné, d’une affection si opiniâtre, qui n’a jamais vu de femme aussi obstinément attachée à un homme comme Juliette l’était à Roméo ou Iseult à Tristan ,et malgré leur amour a vu la fin de leur histoire du fait même de ce conjoint. C’est dans un consensus général que tout le monde déclarera qu’elles n’eurent aucunement mérité cette punition à laquelle on eût généralement applaudi si elle avait été infligée à leur bourreau.

L’histoire est prospère d’exemple de la cruauté des tyrans ainsi qui ne fut jamais plus aisés à manier, plus simple et, pour mieux dire, plus stupide que l’empereur Claude ? Qui ne fut jamais plus élevé par une femme que lui de Messaline ? Il la livra pourtant au bourreau. Que ce soit de simple hommes ou des rois ils sont toujours bêtes quand il s’agit de faire le bien, mais je ne sais comment, à la fin, par manque d’esprit, il se réveille pour user de cruauté, envers celles auxquelles ils tiennent. Il est assez connu le mot atroce de celui qui voyant la gorge découverte de sa femme, celle qu’il aimait le plus, sans laquelle il semblait qu’il ne put vivre, lui adressa ce joli compliment : « Ce beau cou sera coupé tout à l’heure, si je l’ordonne. » Voilà pourquoi la plupart des anciens tyrans ont presque tous été tués par leurs favoris qui ayant connu la nature de la tyrannie étaient peu rassurés sur la volonté du tyran et se défiaient continuellement de sa puissance. Ainsi Domitien fut tué par Stéphanus , Commode par une de ses maîtresses , et de même pour beaucoup d’autres.

Certainement le mariage transforme l’homme en tyran qui n’aime jamais vraiment, corrompant ainsi même la notion de l’union. L’amour est un nom sacré, c’est une chose sainte : elle ne peut exister qu’entre gens libres et de même famille. Elle naît d’une mutuelle estime, et s’entretient non tant par les bienfaits que par la volonté pleine et entière des personnes concernées. Ce qui rend un frère assuré de sa sœur, c’est la connaissance de son attachement, il a alors pour garants son bon naturel, sa foi, sa constance ; il ne peut y avoir d’amour où se trouvent la cruauté, la déloyauté, l’injustice crée par les obligations. Entre inconnus, lorsqu’ils s’assemblent, c’est un complot et non une société. Ils ne s’entretiennent pas, mais s’entrent craignent. Ils ne sont pas amis, mais complices et leur union ne dure que le temps de l’intérêt qu’il leur procure. 

Or, quand bien même ces liens existeraient, il serait difficile de trouver dans la contrainte du mariage un amour solide, parce qu’étant au-dessus de tous et n’ayant point de pair, il se trouve déjà au-delà des bornes de l’amitié, dans un lieu où siège l’intérêt, et dont la marche dépend du fait que les motivations convergent. Voilà pourquoi il y a bien, dit-on, une espèce de bonne foi parmi les voleurs lors du partage du butin, parce qu’ils sont tous pairs et compagnons, et s’ils ne s’aiment, du moins, ils se craignent entre eux et ne veulent pas, en se désunissant, amoindrir leur force.

Les favorites d’un tyran ne peuvent jamais se garantir de son oppression parce qu’ils lui ont eux-mêmes appris qu’il peut tout, qu’il n’y a ni droit ni devoir qui l’oblige, qu’il est habitué de n’avoir pour raison que sa volonté, qu’il n’a point d’égal et qu’il est maître de tous. N’est-il pas extrêmement déplorable que malgré tant d’exemples éclatants et un danger si réel, personne ne veuille profiter de ces tristes expériences du mariage monogame et que tant de femmes recherchent encore si volontiers des tyrans et qu’une infime minorité qui ait le courage et la hardiesse de lui dire ce que dit (dans la fable) le renard au lion qui contrefaisait le malade : « J’irais bien te voir de bon cœur dans ta tanière , mais je vois assez de traces de bêtes qui vont en avant vers toi, mais de celles qui reviennent en arrière, je n’en vois pas une.

Ces femmes misérables voient reluire les trésors du tyran ; elles admirent tout étonnées l’éclat de sa magnificence, et, alléchés par cette splendeur, elles s’approchent, sans s’apercevoir qu’elles se jettent dans la flamme, qui ne peut manquer de les dévorer. Ainsi l’indiscret satyre, comme le dit la fable, voyant briller la flemme ravie par le sage Prométhée, la trouva si belle qu’il alla la baiser et se brûla. Ainsi le papillon qui, espérant jouir de quelque plaisir se jette sur la lumière parce qu’il la voit briller, éprouve bientôt, comme dit Lucain, qu’elle a aussi la vertu de brûler. Mais supposons encore que ces mignonnes échappent des mains de celui qu’elles servent, elles retombent rapidement dans celles du roi qui lui succède. S’il est bon, il faut rendre compte qu’il ne le sera pas toujours ; s’il est mauvais et pareil à leur ancien maître, il ne peut manquer d’avoir aussi des favorites, qui d’ordinaire, non contentes d’enlever la place des autres, leur arrachent aussi et leurs biens et leur cœur.

Comment se peut-il donc qu’il se trouve quelqu’une qui, à l’aspect de si grands dangers et avec si peu de garantie, veuille prendre une position si difficile, si malheureuse et servir avec tant de périls un si dangereux maître ? Quelle peine, quel martyre, est-ce grand Dieu ! être nuit et jour occupé de plaire à un homme, et néanmoins se méfier de lui plus que de tout autre au monde : avoir toujours l’œil au guet, l’oreille aux écoutes, pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour éventer la mine de ses concurrentes, de craindre toujours, n’avoir ni ennemi reconnu ni amie assurée ; montrer toujours un visage riant et avoir le cœur transi, de ne pouvoir être joyeux et ne pas oser être triste.

Mais il est vraiment curieux de considérer ce qui leur revient de tout ce grand tourment et le bien qu’elles peuvent attendre de leur peine et de cette misérable vie. Ainsi, ce n’est pas le tyran que les femmes accusent du mal dont elles souffrent, mais rejettent la faute sur des circonstances qui gouverneraient ce tyran. Ne voulant remettre en cause la justesse de leur action elles jugent inutile une fois que le mal est fait et la vie gâchée de recenser leurs vices, d’amasser sur eux mille outrages, mille injures, mille malédictions. Toutes les imprécations, tous les vœux tournés contre eux apparaissent alors comme poussière et poursuite du vent.

Quand enfin elle réalise la cause de leur souffrance tous les malheurs, toutes les tromperies, toutes les humiliations, de celui qu’elles appellent leur mari ; si quelquefois, elles leur rendent en apparence quelques hommages, alors elles les maudissent au fond de l’âme et les ont en plus grande horreur que les bêtes féroces. Quelle gloire, quel honneur y a-t-il eu à les servir, et ne pouvant être satisfait ni même à demi consolé de leurs souffrances elles maudissent ces dictateurs. Lors même que ces tyrans ne sont plus, certaines ne manquent pas de noircir, de mille manières, la mémoire de ces tortionnaires. Leur réputation est déchirée dans mille procès, leurs os même sont, pour ainsi dire, traînés dans la boue par les tribunaux, comme si cela pouvait les punir de leurs forfaits.

Apprenons donc enfin, à bien faire en choisissant les liens qui nous libèrent au sein de notre fratrie. Levons les yeux vers le ciel, et pour notre honneur, pour l’amour même de la vertu, adressons-nous à Dieu tout puissant, témoin de tous nos actes et juge de nos fautes. Pour moi, je pense bien, et ne crois point me tromper, que puisque rien n’est plus naturel, souverainement juste et bon, que l’amour maternel seul apte à créer des liens indissociables entre fils et filles , le paradis n’est aujourd’hui que dans le lien indéfectible entre une mère et ses enfants et entre une mère et ses frères et sœurs. Personne ne mettra fin à la violence du mariage patriarcal sans son remplacement par les comportements naturels d’une mère aimante ayant choisi les pères de ses enfants sans aucune contrainte pour vivre avec lui ou un autre et élever ses enfants aidées dans sa tâche par les liens fraternels. Elles seules pourront alors tisser les véritables liens de sang recréant ainsi ce que le mariage a hotté aux femmes, la possibilité de créer des familles indestructibles dont les enfants s’aiment et dont les frères sont les aides indéfectibles des sœurs et de leurs enfants. S’appartenant enfin corps âme et esprit, elles ne feront plus rien par obligation, mais par amours de leurs amants et ce pour le temps qu’il dure, afin d’élever leur enfant dans le cadre inaltérable de l’amour fraternel qu’elles ont crée entre les membres de leurs familles et donneront en héritage a leurs enfants.

conclusion

Si cette Édition revue et transformée du discourt de la servitude volontaire d’Étienne de la Boétie avait été écrite avant  la Révolution française elle aurait été certainement promis au bûcher et il n’aurait pas fallu longtemps pour que son auteur ne l’y suive. Les temps ont enfin changé ouvrez les yeux et apprenez à différencier le bien du mal non selon les critères qui ont été en cours durant quelques millénaires dans l’histoire de l’humanité, mais selon les lois de la nature qui bien qu’endormie sommeillent toujours en nous.

Faisons renaître la société qui a prévalu durant toute la genèse de l’humanité et qui n’avait besoin ni de roi ni d’armé de métier pour maintenir l’ordre au sein de ses propres populations et dont la morale régissant les femmes étaient dirigées par les femmes elles-mêmes et non leur mari ou quelque autorité masculine quelle qu’elle soit.

Comment les mâles humains dont la seule et unique destinée sur terre est de porter les gènes de leurs mères à leurs femmes en sont-ils arrivés à soumettre celle auprès de laquelle ils sont censés faire valoir leurs qualités ? Peu importe la raison d’un tel égarement, il me semble qu’il est plus que temps de rétablir la marche naturelle du comportement humain en cessant de se prendre pour autre chose que ce que nous sommes.

L’espèce humaine est une espèce animale comme toutes les autres et si nous devions nous inspirer du modèle de notre plus proche parent génétique celle du Pan paniscus connue pour sa domination féminine que nous devrions prendre exemple en matière de relation entre conjoints.

Une nouvelle société

Nous sommes arrivés à une époque où le divorce a radicalement transformé le mariage au point que plus rien dans son application ne correspond à ce pour quoi il a été créé. La société a suffisamment évoluée pour que les femmes aujourd’hui puissent accéder à l’émancipation par le travail et n’ont que faire d’une sécurité plus lourde qu’un carcan quand l’homme abuse de sa position. Au nom de toutes celles qui souffrent des liens du mariage, il est temps de dissoudre cette contrainte, car personne n’empêche de pratiquer une fidélité à vie si on le souhaite. En levant ce guide implacable nous ramènerons la paix au sein des unions celle-ci n’étant plus régis par la loi se feront et se déferont au gré du désir des femmes enfin autonomes. Il n’est plus du ressort d’un homme d’assurer la sécurité de la protection d’une femme en particulier, mais à celle de la société toute entière de faire que l’accès au travail soit facilité pour les mères au travers de la mutualisation des charges de la maternité.

Il est du devoir de tous d’œuvrer pour imposer à la société des horaires correspondant à nos rythmes biologiques et a ceux de nos enfants. C’est à la société à créer des crèches, des garderies, les centres sportifs officiants de jour comme de nuit pour garantir aux mères la possibilité de vaquer à leur obligation professionnelle et à leur distraction personnelles, avec un esprit tranquille quant à la sécurité de leurs enfants.

Il n’est pas de l’intérêt des femmes de remettre leur stabilité entre les mains d’un homme au travers de l’institution contraignante du mariage, mais de la remettre entre les mains de tous les hommes au travers de l’impôt afin que plus jamais femme ne se retrouve démunie ou dans le besoin du fait qu’un homme les quitte pendant l’éducation de ses enfants.

Il est souvent question de salaire universel et si je pense qu’en général il n’est pas bon qu’il soit universel, mais seulement à destination des femmes qui enfante. Il n’est pas raisonnable que les hommes qui sont précisément ceux qui doivent assumer le fonctionnement de la société en bénéficient, car c’est précisément à eux de travailler pour compenser la lourdeur de la maternité, et d’être en cette période de dénatalité, au service des femmes et de leurs enfants.

Il serait temps que nous comprenions que l’avortement est une décision féminine terrible, mais toujours conditionnée par des paramètres financiers. Si vous souhaitez que notre pays ne soit pas envahi de réfugiés économiques fort mal éduqués, mettons en place des lois faites pour que les femmes puissent profiter du service que les hommes sont tout prêts à leur rendre pour l’immense tache qu’elles assurent au sein de la société.

Ne serait-il pas temps d’enfin offrir aux jeunes mères la possibilité de poursuivre leurs études en leur fournissant un enseignement adapté à leur condition et d’ainsi mettre fin à ces terribles impératifs les obligeant d’avorter pour ne pas détruire leur vie carrière ?

Sommes nous devenus si pauvres que nous n’avons pas les moyens de sauver ces futurs humains en donnant a toutes la possibilité d’enfanter et de poursuivre leurs études ? nous ne sommes pas dans un pays du tiers monde ou la démographie est en explosion. Nous sommes dans des pays les plus riches au monde, mais en manque cruel de natalité autant pour notre économie que pour nos retraites. Nous n’emporterons pas le budget natalité dans la tombe, ne voyez vous pas l’intérêt qu’il y aurait à faire ces bonnes actions d’aider les femmes afin que leur condition ne les empêche pas de poursuivre une vie normale ainsi que des études et un travail ?

Une femme qui acquiert un travail payera autant qu’un homme les structures d’accueil de l’enfance. Lui interdire cette éducation en fait un poids à la charge de la société en lieu et place d’un atout contribuant à l’effort collectif et assurant la stabilité de notre économie et la progression de notre croissance par le maintien de notre population.

À quoi cela sert-il de subventionner l’industrie à l’exportation s’il n’y a plus personne pour consommer à l’intérieur ?

Pour cela il faut cesser d’imposer aux femmes de dépendent d’un homme souvent difficile à trouver et encore plus à garder compliquant considérablement leur carrière professionnelle et encore plus leur vie familiale. S’il est une justice qui doit être appliquée entre les hommes et les femmes, c’est bien de donner à la femme celle de se comporter à l’égal d’un homme en lui fournissant les moyens de cette égalité.

Si nous devons mettre en place un test grandeur nature de la viabilité du système de revenus universel, c’est précisément en le donnant aux femmes qui enfantent, ce qui ne sera jamais une perte, mais tout au contraire une fontaine de jouvence pour nos pays vieillissants et en peine d’enfant pour payer leur retraite.

Nous ne devons plus avoir de femme en situation précaire du fait de mari à l’humeur changeante d’un travail à l’accès aléatoire et des difficultés à élever des enfants. Pourquoi rendre leur existence difficile si cela doit nous amener à l’extinction ? Qu’avons-nous donc à risquer d’aider les femmes pour les difficultés qui les empêchent d’enfanter. Elles pourront avoir des enfants et une égalité de chance dans leur carrière n’étant plus gênées par la rigueur des gardes maternelle.

Tout le monde sait que la propagande égalitaire entre homme et femme n’est que poudre aux yeux et que ce sont les femmes qui in fine assument la plus grande part du travail ménager et cela surtout quand elles ont des enfants.

Ne serait-il pas bon que les hommes offrent leurs services pour l’affection que les femmes peuvent leur porter ? Il faut pour cela que la femme ne soit plus dépendant d’un mari, mais de son travail et de l’aide sociale et que l’homme ou les hommes voulant bénéficier de leur faveur se manifestent précisément là où elles en ont besoin c’est-à-dire pour les tâches ménagères et l’éducation des enfants.

La levée du mariage sera la fin du monopole marital et un juste retour à une saine concurrence entre hommes pour séduire non en parole, mais en acte les femmes désirant être séduites.

Il a été aussi question de fémicide et certaine se sont demandé quelle méthode devrions-nous appliquer pour qu’on cesse de les tuer, de les battre ou simplement de leur mal parler. La réponse est simple et elle est résumée dans ce qui va suivre, supprimez le mariage et les tortures des mariées cesseront. Cette noble institution a rendu son office pendant des millénaires, plus rien aujourd’hui que les femmes peuvent travailler n’en nécessite la poursuite. Elle nuit plus qu’elle ne sert dès lors qu’elle est utilisée par des hommes qui s’imaginent cette institution faite pour les servir leur donnant le droit de régenter leur vie par la mort s’ils le veulent. 60000femme sont tuées chaque année dans le monde par un partenaire familial https://www.onufemmes.fr/nos-actualites/2019/11/25/feminicides-etat-des-lieux-de-la-situation-dans-le-monde?gclid=CjwKCAiAlp2fBhBPEiwA2Q10D1wpGrLLOMtB6PQnWOlJHa9vG6VwqN1OlEqEbq02BKhMIjRs-Pr0GBoCLvYQAvD_BwE

Et pour faire bonne mesure, supprimez la dépendance des femmes aux hommes en redistribuant par le revenu universel les subsides nécessaires aux mères pour assurer une éducation harmonieuse à leurs enfants.

Le garçon ne veulent plus se marier et les femmes ne peuvent enfanter sans aide il est temps que la société reprenne la gestion du cadre reproductif délégué à l’individu qu’enfin cesse ces incohérences par une prise en charge mutualiste de la natalité.

Les  familiale homme femme sont plus faciles lorsqu’elles se déroulent entre frères et sœurs qui ont étés élevé sous la tutelle parentale. Les relations sexuelles doivent rester informelles, et hors du cadre familial, car seul le cadre celui-ci peut fourni un soutien naturel et indestructible. Les fratries sont l’endroit le plus accessible à l’entente et lorsque ce n’est pas le cas c’est simplement que les femmes n’ont pas eu le temps ni l’éducation pour faire en sorte que les enfants s’entendent. Donnons aux femmes le moyen d’éduquer correctement les enfants , créons des structures sociales ou puisse exister une fratrie élargie et les heurts entre hommes et femmes seront relégués à la préhistoire.

Voici maintenant le texte originel d’Étienne de la Boétie afin que vous puissiez faire constater par vous-même les conjonctions des malheurs que les hommes tyranniques font subir aux hommes qui leur donnent leurs pouvoirs avec celui que ces mêmes hommes font subir aux femmes dès lors qu’elles sont dépendantes.

Chapitre 2

LE DISCOURS

DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE

OU LE CONTR’UN

Étienne de La Boétie

Transcription

par Charles Teste (1836)

Homère  raconte qu’un jour, parlant en public, Ulysse dit aux Grecs :

« Il n’est pas bon d’avoir plusieurs maîtres ; n’en ayons qu’un seul. »

La domination d’un seul étant déjà dure et révoltante il était normal qu’il dénigre la domination de plusieurs et conseil de conserver la domination d’un seul.

Toutefois il faut bien excuser Ulysse d’avoir tenu ce langage qui lui servit alors pour apaiser la révolte de l’armée, adaptant, je pense, son discours plus à la circonstance qu’à la vérité. Puisqu’il était lui-même roi et prêchait pour sa paroisse. Mais n’est-ce pas clair qu’il est malheureux d’être assujetti à un maître qui a tout pouvoir pour être violent quand il le veut ? Il semble logique d’affirmer qu’obéir à plusieurs maîtres est autant de fois malheureux ? Je n’aborderai pas ici cette question tant discutée ! « savoir si la république est ou non préférable à la monarchie ». Si j’avais à la débattre, avant même de rechercher quel rang la monarchie doit occuper parmi les divers modes de gouvernement de la chose publique, je voudrais savoir si l’on doit même lui en accorder un, attendu qu’il est bien difficile de croire qu’il n’y ait vraiment rien de public dans cette espèce de gouvernement où tout est entre les mains d’un seul. Mais réservons pour un autre temps  cette question, qui mériterait bien un ouvrage à part et amènerait d’elle-même toute sorte de disputes politiques.

Pour le moment, je désirerais seulement qu’on me fît comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois tout d’un Tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’on lui donne, qui n’a de pouvoir de leur nuire, qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal, s’ils n’aimaient mieux tout accepter de lui, plutôt de le contredire. Cette chose est vraiment surprenante (et pourtant si commune, qu’il faut plutôt en pleurer que s’en étonner)  de voir des millions de millions d’hommes, misérablement asservis, et soumis tête baissée, à une dictature déplorable, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par un unique individu qu’ils ne devraient redouter, puisqu’il est seul, et encore moins le chérir puisqu’il est, envers eux tous, inhumain et cruel. Telle est pourtant la faiblesse des foules ! Contraints à l’obéissance, obligés de temporiser, divisés entre eux, ils ne peuvent pas être les plus forts. Si donc une nation, enchaînée par la force des armes, est soumise au pouvoir d’un seul (comme la cité d’Athènes le fut à la domination des trente tyrans ), il ne faut pas s’étonner qu’elle serve, mais bien déplorer la servitude qu’elle subit, et ne s’ étonner, ni se plaindre du malheur résigné qu’elles supportent se réservant peut être pour une meilleure occasion à venir.

Nous sommes ainsi faits que les communs devoirs de l’amitié absorbent une bonne part de notre vie. Aimer la vertu, estimer les belles actions, être reconnaissant des bienfaits reçus, et souvent même réduire notre propre bien-être pour accroître l’honneur et l’avantage de ceux que nous aimons et qui méritent d’être aimés ; tout cela est très naturel. Si donc les habitants d’un pays trouvent, parmi eux, un de ces hommes rares qui leur ait donné des preuves réitérées d’une grande prévoyance pour les garantir, d’une grande hardiesse pour les défendre, d’une grande prudence pour les gouverner ; s’ils s’habituent insensiblement à lui obéir ; si même ils se confient à eux jusqu’à lui accorder une certaine suprématie, je ne sais si c’est agir avec sagesse, que de l’ôter de là où il faisait bien, pour le placer où il pourra mal faire, cependant il semble très naturel et très raisonnable d’avoir de la bonté pour celui qui nous a procuré tant de biens et de ne pas craindre que le mal nous vienne de lui.

Mais ô grand Dieu ! qu’est donc cela ? Comment appellerons-nous ce vice, cet horrible vice ? N’est-ce pas honteux, de voir un nombre infini d’hommes, non seulement obéir, mais ramper, non pas être gouvernés, mais tyrannisés, n’ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soient à eux ? Souffrir les rapines, les brigandages, les cruautés, non d’une armée, non d’une horde de barbares, contre lesquels chacun devrait défendre sa vie au prix de tout son sang, mais d’un seul ; non-soldat souvent le plus lâche, le plus vil et le plus efféminé de la nation, qui n’a jamais flairé la poudre des batailles, mais à peine foulé le sable des tournois ; qui est inhabile, non seulement à commander aux hommes, mais aussi à satisfaire la moindre femmelette ! Nommerons-nous cela lâcheté ? Appellerons-nous vils et couards les hommes soumis à un tel joug ? Si deux, si trois, si quatre cèdent à un seul ; c’est étrange, mais toutefois possible ; peut-être avec raison, pourrait-on dire : c’est faute de cœur. Mais si cent, si mille se laissent opprimer par un seul, dira-t-on encore que c’est de la couardise, qu’ils n’osent se prendre à lui, ou plutôt que, par mépris et dédain, ils ne veulent lui résister ? Enfin, si l’on voit non pas cent, non pas mille, mais cent pays, mille villes, un million d’hommes ne pas assaillir, ne pas écraser celui qui, sans ménagement aucun, les traite tous comme autant de serfs et d’esclaves : comment qualifierons-nous cela ? Est-ce lâcheté ? Mais pour tous les vices, il est des bornes qu’ils ne peuvent dépasser.

Deux hommes et même dix peuvent bien en craindre un, mais que mille, un million, des capitales ne se défendent pas contre un seul homme ! Oh ! Ce n’est pas seulement couardise, elle ne va pas jusque-là ; de même que la vaillance n’exige pas qu’un seul homme escalade une forteresse, attaque une armée, conquiert un royaume ! Quel monstrueux vice est donc celui que le mot de couardise est insuffisant a qualifié, pour lequel toute expression manque, que la nature désavoue et la langue refuse de nommer ?…

Qu’on mette, de part et d’autre, cinquante mille hommes en armes ; qu’on les range en bataille et qu’ils en viennent à combattre ; les uns libres, combattant pour leur liberté, les autres pour la leur ravir : Auxquels croyez-vous qu’appartiendra la victoire ? Lesquels iront plus courageusement au combat ? Ceux dont la récompense doit être le maintien de leur liberté, ou ceux qui n’attendent pour leur travail de mercenaire qu’un asservissement pour toute récompense ? Les gens libres ont toujours devant leurs yeux le bonheur de leur vie passée et l’attente d’un pareil plaisir de vivre pour l’avenir. Ils pensent moins aux peines, aux souffrances momentanées de la bataille qu’aux tourments que, vaincus, ils devront endurer n’a jamais, eux, leurs enfants, et toute leur prospérité. Les autres n’ont pour tout aiguillon qu’une petite pointe de convoitise qui s’émousse soudain contre le danger et dont l’ardeur factice s’éteint aussitôt au sang de leur première blessure. Aux batailles si renommées de Miltiade, de Léonidas, de Thémistocle , qui datent de deux mille ans et vivent encore aujourd’hui, aussi fraîches dans les livres et la mémoire des hommes que si elles venaient d’être livrées récemment en Grèce, pour le bien de la Grèce et pour l’exemple du monde entier, qu’est-ce qui donna à un si petit nombre de Grecs, non le pouvoir, mais le courage de repousser ces flottes formidables cachant l’horizon, de combattre et de vaincre de si nombreuses nations que tous les soldats grecs ensemble n’auraient point surpassé en nombre les Capitaines  des armées ennemies ? Ce qui était en cause dans ces glorieuses  journées, c’était moins la bataille des Grecs contre les Perses, que la victoire de la liberté sur la domination, de l’affranchissement sur l’esclavage.

……………………..

Ils sont vraiment miraculeux les récits de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la défendent ! mais ce qui advient, partout et tous les jours, qu’un homme seul opprime cent mille villes et les prive de leur liberté : qui pourrait le croire, si cela n’était qu’un ouï-dire et n’arrivait pas à chaque instant et sous nos propres yeux ? Encore, si ce fait se passait dans des pays lointains et qu’on vint nous le raconter, qui de nous ne le croirait controuvé et inventé à plaisir ? Et pourtant ce tyran, seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni même de s’en défendre ; il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à la servitude. Il ne s’agit pas de lui rien arracher, mais seulement de ne lui rien donner. Qu’une nation ne fasse aucun effort, si elle veut, pour son bonheur, mais qu’elle ne travaille pas elle-même a sa ruine. Ce sont donc les peuples qui se laissent, ou plutôt se font garrotter, puisqu’en refusant seulement de servir, ils briseraient leurs liens. C’est le peuple qui s’assujettit et se coupe la gorge : qui, pouvant choisir d’être sujet ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug, qui consent, qui consent à son mal ou plutôt le pourchasse ? S’il lui coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté je ne l’en presserais point : bien que rentrer dans ses droits naturels et, pour ainsi dire, de bête de redevenir homme, soit vraiment ce qu’il doive avoir le plus à cœur. Et pourtant je n’exige pas de lui une si grande hardiesse : je ne veux pas même qu’il ambitionne une je ne sais quelle assurance de vivre plus à son aise. Mais quoi ? Si pour avoir la liberté, il ne faut que la désirer ; s’il ne suffit pour cela que du vouloir, se trouvera-t-il une nation au monde qui croie la payer trop cher en l’acquérant par un simple souhait ? Et qui regrette volonté à recouvrer un bien qu’on devrait racheter au prix du sang, et dont la seule perte rend à tout homme d’honneur la vie amère et la mort bienfaisante ? Certes, ainsi que le feu d’une étincelle devient grand et toujours se renforce, et plus il trouve de bois à brûler, plus il en dévore, mais se consume et finit par s’éteindre de lui-même quand on cesse de l’alimenter : pareillement plus les tyrans pillent, plus ils exigent ; plus ils ruinent et détruisent, plus on leur fournit, plus on les gorge ; ils se fortifient d’autant et sont toujours mieux disposés à anéantir et à détruire tout ; mais si on ne leur donne rien, si on ne leur obéit point ; sans les combattre, sans les frapper, ils demeurent nids et défaits : semblables à cet arbre qui ne recevant plus de suc et d’aliment à sa racine, n’est bientôt qu’une branche sèche et morte.

Pour acquérir le bien qu’il souhaite, l’homme entreprenant ne redoute aucun danger, le travailleur n’est rebuté par aucune peine. Les lâches seuls, et les engourdis ne savent ni endurer le mal ni recouvrer le bien qu’ils se bornent à convoiter. L’énergie d’y prétendre leur est ravie par leur propre lâcheté ; il ne leur reste que le désir naturel de le posséder. Ce désir, cette volonté innée, commune aux sages et aux fous, aux courageux et aux couards, leur fait souhaiter toutes choses dont la possession les rendrait heureux et contents. Il en est une seule que les hommes, je ne sais pourquoi, n’ont pas même la force de désirer. C’est la liberté : bien si grand et si doux ! que dès qu’elle est perdue, tous les maux s’ensuivent, et que, sans elle, tous les autres biens, corrompus par la servitude, perdent entièrement leur goût et leur saveur. La seule liberté, les hommes la dédaignent, uniquement, ce me semble, parce que s’ils la désiraient, ils l’auraient : comme s’ils se refusaient à faire cette précieuse conquête, parce qu’elle est trop aisée.

Pauvres gens et misérables, peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien, vous vous laissez enlever, sous vos propres yeux, le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, dévaster vos maisons et les dépouiller des vieux meubles de vos ancêtres ! vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tout ce dégât, ces malheurs, cette ruine enfin, vus viennent, non pas des ennemis, mais bien certes de l’ennemi et de celui-là mêmes que vous avez fait ce qu’il est, pour qui vous allez si courageusement à la guerre et pour la vanité duquel vos personnes y bravent à chaque instant la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus que vous, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il les innombrables argus  qui vous épient , si ce n’est de vos rangs ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les emprunte de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, que par vous-mêmes ? Comment oserait-il vous courir sus, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire si vous n’étiez receleur du larron qui vous pille, complice du meurtrier qui vous tue, et traîtres de vous-mêmes ? Vous semez vos champs, pour qu’il les dévaste ; vous meublez et remplissez vos maisons afin qu’il puisse assouvir sa luxure  ; vous nourrissez vos enfants, pour qu’il en fasse des soldats (trop heureux sont-ils encore !) pour qu’il les mène à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises, les exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine, afin qu’il puisse se mignarder en ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez, afin qu’il soit plus fort, plus dur et qu’il vous tienne la bride plus courte : et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne sentiraient point ou n’endureraient pas, vous pourriez vous en délivrer, sans même tenter de le faire, mais seulement en essayant de le vouloir. Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres. Je ne veux pas que vous le heurtiez ni que vous l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse dont on dérobe la base, tomber de son propre poids et se briser.

Les médecins disent qu’il est inutile de chercher à guérir les plaies incurables, et peut-être, ai-je tort de vouloir donner ces conseils au peuple, qui, depuis longtemps, semble avoir perdu tout sentiment du mal qui l’afflige, ce qui montre assez que sa maladie est mortelle. Cherchons cependant à découvrir, s’il est possible, comment s’est enracinée si profondément cette opiniâtre volonté de servir qui ferait croire qu’en effet l’amour même de la liberté n’est pas si naturel.

Premièrement, il est, je crois, hors de doute que si nous vivions avec les droits que nous tenons de la nature et d’après les préceptes qu’elle enseigne, nous serions naturellement soumis à nos parents, sujets de la raison, mais non esclaves de personne. Certes, chacun de nous ressent en soi, dans son propre cœur, l’impulsion tout instinctive de l’obéissance envers ses père et mère. Quant à savoir si la raison est en nous innée ou non (question débattue à fond dans les académies et longuement agitée dans les écoles de philosophes), je ne pense pas errer en croyant qu’il est en notre âme un germe de raison, qui, réchauffé par les bons conseils et les bons exemples, produit en nous la vertu ; tandis qu’au contraire, étouffé par les vices qui trop souvent surviennent, ce même germe avorte. Mais ce qu’il y a de clair et d’évident pour tous, et que personne ne saurait nier, c’est que la nature, premier agent de Dieu, bienfaiteur des hommes, nous a tous créés de même et coulés, en quelque sorte au même moule, pour nous montrer que nous sommes tous égaux, ou plutôt tous frères. Et si, dans le partage qu’elle nous a fait de ses dons, elle a prodigué quelques avantages de corps ou d’esprit, aux uns plus qu’aux autres, toutefois elle n’a jamais pu vouloir nous mettre en ce monde comme en un champ clos, et n’a pas envoyé ici-bas les plus forts et les plus adroits comme des brigands armés dans une forêt pour y traquer les plus faibles. Il faut croire plutôt, que faisant ainsi la part, aux uns plus grandes, aux autres plus petites, elle a voulu faire naître en eux l’affection fraternelle et les mettre à même de la pratiquer ; les uns ayant puissance de porter des secours et les autres besoins d’en recevoir : ainsi donc, puisque cette bonne mère nous a donné à tous, toute la terre pour demeure, nous a tous logés sous le même grand toit, et nous a tous pétris de mêmes pâtes, afin que, comme en un miroir, chacun pût se reconnaître dans son voisin ; si elle nous a fait, à tous, ce beau présent de la voix et de la parole pour nous aborder et fraterniser ensemble, et par la communication et l’échange de nos pensées nous ramener à la communauté d’idées et de volontés ; si elle a cherché, par toutes sortes de moyens à former et resserrer le nœud de notre alliance, les liens de notre société ; si enfin, elle a montré en toutes choses le désir que nous fussions, non seulement unis, mais qu’ensemble nous ne fissions, pour ainsi dire, qu’un seul être, dès lors, peut-on mettre un seul instant en doute que nous avons tous naturellement libres, puisque nous sommes tous égaux, et peut-il entrer dans l’esprit de personne que nous ayant mis tous en même compagnie, elle ait voulu que quelques-uns  y fussent en esclavage.

Mais en vérité est-ce bien la peine de discuter pour savoir si la liberté est naturelle, puisque nul être, sans qu’il en ressente un tort grave, ne peut être retenu en servitude et que rien au monde n’est plus contraire à la nature (pleine de raison) que l’injustice ? Que dire encore ? Que la liberté est naturelle, et, qu’à mon avis, non seulement nous naissons avec notre liberté, mais aussi avec la volonté de la défendre. Et s’il s’en trouve par hasard qui en doute encore et est tellement abâtardi qu’ils méconnaissent les biens et les affections innées qui leur sont propres, il faut que je leur fasse l’honneur qu’ils méritent et que je hisse, pour ainsi dire, les bêtes brutes en chaire pour leur enseigner et leur nature et leur condition. Les bêtes (Dieu me soit en aide !) si les hommes veulent les comprendre, leur crient : Vive la liberté ! plusieurs d’entre elles meurent sitôt qu’elles sont prises. Telles que le poisson qui perd la vie dès qu’on le retire de l’eau, elles se laissent mourir pour ne point survivre à leur liberté naturelle. (Si les animaux avaient entre eux des rangs et des prééminences, ils feraient, à mon avis, de la liberté leur noblesse.) D’autres, des plus grandes jusqu’aux plus petites, lorsqu’on les prend, font une si grande résistance des ongles, des cornes, des pieds et du bec qu’elles démontrent assez, par là, quel prix elles attachent au bien qu’on leur ravit. Puis, une fois prises, elles donnent tant de signes apparents du sentiment de leur malheur, qu’il est beau de les voir, dès lors, languir plutôt que vivre, ne pouvant jamais se plaire dans la servitude et gémissant continuellement de la privatisation de leur liberté. Que signifie, en effet, l’action de l’éléphant, qui s’étant défendu jusqu’à la dernière extrémité, n’ayant plus d’espoir, sur le point d’être pris, heurte sa mâchoire et casse ses dents contre les arbres, si non, qu’inspiré par le grand désir de rester libre, comme il l’est par nature, il conçoit l’idée de marchander avec les chasseurs, de voir si, pour le prix de ses dents, il pourra se délivrer, et si, son ivoire, laissé pour rançon, rachètera sa liberté. Et le cheval ! dès qu’il est né, nous le dressons à l’obéissance ; et cependant, nos soins et nos caresses n’empêchent pas que, lorsqu’on veut le dompter, il ne morde son frein, qu’il ne rue quand on l’éperonne ; voulant naturellement indiquer par-là (ce me semble) que s’il sert, ce n’est pas de bon gré, mais bien par contrainte. Que dirons-nous encore ?… Les bœufs eux-mêmes gémissent sous le joug, les oiseaux pleurent en cage. Comme je l’ai dit autrefois en rimant, dans mes instants de loisir.

Ainsi donc , puisque tout être, qui a le sentiment de son existence, sent le malheur de la sujétion et recherche la liberté : puisque les bêtes, celles-là même créées pour le service de l’homme, ne peuvent s’y soumettre qu’après avoir protesté d’un désir contraire ; quel malheureux vice a donc pu tellement dénaturer l’homme, seul vraiment né pour vivre libre, jusqu’à lui faire perdre la souvenance de son premier état et le désir même de le reprendre ?

Il y a trois sortes de tyrans. Je parle des mauvais Princes. Les uns possèdent le Royaume  par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, et les autres par succession de race. Ceux qui l’ont acquis par le droit de la guerre s’y comportent, on le sait trop bien et on le dit avec raison, comme en pays conquis. Ceux qui naissent rois ne sont pas ordinairement meilleurs ; nés et nourris au sein de la tyrannie, ils sucent avec le lait naturel du tyran, ils regardent les peuples qui leur sont soumis comme leurs serfs héréditaires ; et, selon le penchant auquel ils sont le plus enclins, avares ou prodigues, ils usent du Royaume comme de leur propre héritage. Quant à celui qui tient son pouvoir du peuple, il semble qu’il devrait être plus supportable, et il serait, je crois, si dès qu’il se voit élevé en si haut lieu, au-dessus de tous les autres, flattés par je ne sais quoi, qu’on appelle grandeur, il ne prenait la ferme résolution de n’en plus descendre. Il considère presque toujours la puissance qui lui a été confiée par le peuple comme devant être transmis à ses enfants. Or, dès qu’eux et lui ont conçu cette funeste idée, il est vraiment étrange de voir de combien ils surpassent en toutes sortes de vices, et même en cruautés, tous les autres tyrans. Ils ne trouvent pas de meilleur moyen pour consolider leur nouvelle tyrannie que d’accroître la servitude et d’écarter tellement les idées de liberté de l’esprit de leurs sujets, que, pour si récent qu’en soit le souvenir, bientôt il s’efface entièrement de leur mémoire. Ainsi, pour dire vrai, je vois bien entre ces tyrans quelque différence, mais pas un choix à faire : car s’ils arrivent au trône par des routes diverses, leur manière de régner est toujours à peu près la même. Les élus du peuple, le traitent comme un taureau à dompter : les conquérants, comme une proie sur laquelle ils ont tous les droits : les successeurs, comme tout naturellement.

À ce propos, je demanderai : Si le hasard voulait qu’il naquît aujourd’hui quelques personnes tout à fait neuves, n’étant ni accoutumés à la sujétion ni affriandés à la liberté, ignorant jusqu’aux noms de l’une et de l’autre, et qu’on leur offrit l’option d’être sujets ou de vivre libre ; quel serait leur choix ? Nul doute qu’ils n’aimèrent beaucoup mieux obéir à leur seule raison que de servir un homme, à moins qu’ils ne fussent comme ces juifs d’Israël, qui, sans motifs ni contrainte aucune, se donnèrent un tyran , et, desquels, je ne lis jamais l’histoire sans éprouver un extrême dépit qui me porterait presque à être inhumain envers eux, jusqu’à me réjouir de tous les maux qui, par la suite, leur advinrent. Car pour que les hommes, tant qu’il reste en eux vestige d’homme, se laissent assujettir, il faut de deux choses l’une : ou qu’ils soient contraints, ou qu’ils soient abusés : contraints, soit par les armes étrangères, comme Sparte et Athènes le furent par Alexandre ; soit par les factions, comme lorsque, bien avant ce temps, le gouvernement d’Athènes tomba aux mains de Pisistrate. Abusés, ils perdent aussi leur liberté ; mais c’est alors moins souvent par la séduction d’autrui que par leur propre aveuglement. Ainsi, le peuple de Syracuse (jadis capitale de la Sicile), assailli de tous côtés par des ennemis, ne songeant qu’au danger du moment, et sans prévoyance de l’avenir élut Denys Ier, et lui donna le commandement général de l’armée. Ce peuple ne s’aperçût qu’il l’avait fait aussi puissant que lorsque ce fourbe adroit, rentrant victorieux dans la ville, comme s’il eût vaincu ses concitoyens plutôt que leurs ennemis, se fit d’abord capitaine roi   et ensuite roi tyran. On ne saurait s’imaginer jusqu’à quel point un peuple ainsi assujetti par la fourberie d’une traîtresse tombe dans l’avilissement, et même dans un tel profond oubli de tous ses droits, qu’il est presque impossible de le réveiller de sa torpeur pour les reconquérir, servant si bien et si volontiers qu’on dirait, à la voir, qu’il n’a pas perdu seulement sa liberté, mais encore sa propre servitude, pour s’engourdir dans le plus abrutissant esclavage. Il est vrai de dire, qu’au commencement, c’est bien malgré soi et par force que l’on sert ; mais ensuite on s’y fait et ceux qui viennent après, n’ayant jamais connu la liberté, ne sachant pas même ce que c’est, servent sans regret et font volontairement ce que leurs pères n’avaient fait que par la contrainte. Ainsi les hommes qui naissent sous le joug ; nourris et élevés dans le servage sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés, et ne pensant point avoir d’autres droits ni d’autres biens que ceux qu’ils ont trouvés à leur entrée dans la vie, ils prennent pour leur état de nature, l’état même de leur naissance. Toutefois il n’est pas d’héritier, pour si prodigue ou nonchalant qu’il soit, qui ne porte un jour les yeux sur ses registres pour voir s’il jouit de tous les droits de sa succession, et vérifier si l’on n’a pas empiété sur les siens ou sur ceux de son prédécesseur. Cependant l’habitude qui, en toutes choses, exerce un si grand empire sur toutes nos actions, a surtout le pouvoir de nous apprendre à servir : c’est elle qui à la longue (comme on nous le raconte de Mithridate qui finit par s’habituer au poison) parvient à nous faire avaler, sans répugnance, l’amer venin de la servitude. Nul doute que ce n’est la nature qui nous dirige d’abord suivant les penchants bons ou mauvais qu’elle nous adonnés ; mais aussi faut-il convenir qu’elle a encore moins de pouvoir sur nous que l’habitude ; car, pour si bon que soit le naturel, il se perd s’il n’est entretenu ; tandis que l’habitude nous façonne toujours à sa manière en dépit de nos penchants naturels. Les semences de bien que la nature met en nous sont si frêles et si minces, qu’elles ne peuvent résister au moindre choc des passions ni à l’influence d’une éducation qui les contrarie. Elles ne se conservent pas mieux, s’abâtardissent aussi facilement et même dégénèrent ; comme il arrive à ces arbres fruitiers qui ayant tous leur propre, la conservent tant qu’on les laisse venir naturellement ; mais la perdent, pour porter des fruits tout à fait différents, dès qu’on les a greffés. Les herbes ont aussi chacune leur propriété, leur naturel, leur singularité : mais cependant, le froid, le temps, le terrain ou la main du jardinier détériorent ou améliorent toujours leur qualité ; la plante qu’on a vue dans un pays n’est souvent plus reconnaissable dans un autre. Celui qui verrait chez eux les Vénitiens , poignées de gens qui vivent si librement que le plus malheureux d’entre eux ne voudrait pas être roi et qui, tous aussi nés et nourris, ne connaissent d’autre ambition que celle d’aviser pour le mieux au maintien de leur liberté ; ainsi appris et formés dès le berceau, qu’ils n’échangeraient pas un brin de leur liberté pour toutes les autres félicités humaines : qui verrait, dis-je, ces hommes, et s’en irait ensuite, en les quittant, dans les domaines de celui que nous appelons le grand-seigneur, trouvant là des gens qui ne sont nés que pour le servir et qui dévouent leur vie entière au maintien de sa puissance, penserait-elle que ces deux peuples sont de même nature ? Ou plutôt ne croirait-il pas qu’une sortant d’une cité d’hommes, il est entré dans un parc de bêtes  ? On raconte que Lycurgue, législateur de Sparte, avait nourri deux chiens, tous deux frères, tous deux allaités du même lait , et les avait habitués, l’un au foyer domestique et l’autre à courir les champs, au son de la trompe et du cornet. Voulant montrer aux Lacédémoniens l’influence de l’éducation sur le naturel, il exposa les deux chiens sur la place publique et mit entre eux une soupe et un lièvre : l’un couru au plat et l’autre au lièvre. Voyez, dit-il, et pourtant, ils sont frères ! Ce législateur sut donner une si bonne éducation aux Lacédémoniens que chacun d’eux eut préféré souffrir mille morts, plutôt que de se soumettre à un maître ou de reconnaître d’autres institutions que celles de Sparte.

J’éprouve un certain plaisir à rappeler ici un mot des favoris de Xercès, le grand roi de Perse, au sujet des Spartiates : Lorsque Xercès faisait ses préparatifs de guerre pour soumettre la Grèce entière, il envoya, dans plusieurs villes de ce pays, ses ambassadeurs pour demander de l’eau et de la terre (formule symbolique qu’employaient les Perses pour sommer les villes de se rendre), mais il se garda bien d’en envoyer, ni à Sparte ni à Athènes, parce que les Spartiates et les Athéniens, auxquels son père Darius en avait envoyé auparavant pour faire semblable demande, les avaient jetés, les uns dans les fossés, les autres dans un puits, en leur disant : « Prenez hardiment, là, de l’eau et de la terre, et portez-les à votre prince. » En effet, ces fiers républicains ne pouvaient souffrir que, même par la moindre parole, on attentats à leur liberté. Cependant, pour avoir agi de la sorte, les Spartiates reconnurent qu’ils avaient offensé leurs dieux et surtout Talthybie , dieu des Hérault. Ils résolurent donc, pour les apaiser, d’envoyer à Xercès deux de leurs concitoyens pour que disposant d’aux à son gré, il pût se venger sur leurs personnes du meurtre des ambassadeurs de son père. Deux Spartiates ; l’un nommé Sperthiès et l’autre Bulis s’offrirent pour victime volontaire. Ils partirent. Arrivés au palais d’un Perse, nommé Hydarnes, lieutenant du roi pour toutes les qui étaient sur les côtes de la mer, celui-ci les accueillit fort honorablement et après divers autres discours leur demanda pourquoi ils rejetaient si fièrement l’amitié du grand roi  ? « Voyez par mon exemple, leur ajouta-t-il, comment le Roi sait récompenser ceux qui méritent de l’être et croyez que si vous étiez à son service et qu’il vous eût connus, vous seriez tous deux gouverneurs de quelque ville grecque. » « En ceci, Hydarnes , tu ne pourrais nous donner un bon conseil, répondirent les Lacédémoniens ; car si tu as goûté le bonheur que tu nous promets, tu ignores entièrement celui dont nous jouissons. Tu as éprouvé la faveur d’un roi, mais tu ne sais pas combien est douce la liberté, tu ne connais rien de la félicité qu’elle procure. Oh ! si tu en avais seulement une idée, tu nous conseillerais de la défendre, non seulement avec la lance et le bouclier, mais avec les ongles et les dents. » Les Spartiates seuls disaient vrai ; mais chacun parlait ici selon l’éducation qu’il avait reçue. Car il était impossible au Persan de regretter la liberté dont il n’avait jamais joui ; et les Lacédémoniens au contraire, ayant savouré cette douce liberté, ne concevaient même pas qu’on pût vivre dans l’esclavage.

Caton d’Utique, encore enfant et sous la férule du maître, allait souvent voir Sylla le dictateur, chez lequel il avait ses entrées libres, tant à cause du rang de sa famille que des liens de parenté qui les unissaient. Dans ces visites, il était toujours accompagné de son précepteur, comme c’était l’usage à Rome pour les enfants des nobles de ce temps-là. Un jour, il vit que dans l’hôtel même de Sylla, en sa présence, ou par son commandement, on emprisonnait les uns, on condamnait les autres ; l’un était banni, l’autre étranglé ; l’un proposait la confiscation des biens d’un citoyen, l’autre demandait sa tête. En somme, tout d’y passait, non comme chez un magistrat de la ville, mais comme chez un tyran du peuple ; et c’était bien moins le sanctuaire de la justice, qu’une caverne de tyrannie. Ce noble enfant dit à son percepteur : « Que ne me donnez-vous un poignard ? Je le cacherai sous ma robe. J’entre souvent dans la chambre de Sylla avant qu’il soit levé… j’ai le bras assez fort pour en délivrer la république. » Voilà vraiment la pensée d’un Caton ; c’est bien là, le début d’une vie si digne de se mort. Et néanmoins, taisez le nom et le pays, racontez seulement le fait tel qu’il est ; il parle de lui-même : ne dira-t-on pas aussitôt cet enfant était Romain et lorsqu’elle était libre. Pourquoi dis-je ceci ? Je ne prétends certes pas que le pays et le sol ne perfectionnent rien, car partout et en tous lieux l’esclavage est odieux aux hommes et la liberté leur est chère ; mais par ce qu’il me semble que l’on doit compatir à ceux qui, en naissant, se trouvent déjà sous le joug : qu’on doit les excuser ou leur pardonner, si, n’ayant pas encore vu l’ombre même de la liberté, et n’en ayant jamais entendu parler, ils ne ressentent pas le malheur d’être esclave. Si en effet (comme le dit Homère des Cimmériens  ), il est des pays où le Soleil se montre tout différemment qu’à nous et qu’après les avoir éclairés pendant six mois consécutifs, il les laisse dans l’obscurité durant les autres six mois, serait-il étonnant que ceux qui naîtraient pendant cette longue nuit, s’ils n’avaient point ouï parler de la clarté ni jamais vu le jour, s’accoutumassent aux ténèbres fans lesquelles ils sont nés et ne désirassent point la lumière ? On ne regrette jamais ce qu’on n’a jamais eu ; le chagrin ne vient qu’après le plaisir et toujours, à la connaissance du bien, se joint le souvenir de quelque joie passée. Il est dans la nature de l’homme d’être libre et de vouloir l’être ; mais il prend très facilement un autre pli, lorsque l’éducation le lui donne.

Disons donc que, si toutes les choses auxquelles l’homme se fait et se façonne lui deviennent naturelles, cependant celui-là seul reste dans sa nature qui ne s’habitue qu’aux choses simples et non altérées : ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude ; comme il arrive aux plus braves courtauds  qui d’abord mordent leur frein et puis après s’en jouent ; qui, regimbent naguère sous la selle, se présentent maintenant d’eux-mêmes, sous le braillant harnais, et, tout fiers, se rengorgent et se pavanent sous l’armure qui les couvre. Ils disent qu’ils ont toujours été sujets, que leurs pères ont ainsi vécu. Ils pensent qu’ils sont tenus d’endurer le mors, se le persuadent par des exemples et consolident eux-mêmes, par la durée, la possession de ceux qui les tyrannisent. Mais les années donnent-elles le droit de mal faire ? Et l’injure prolongée n’est-elle pas une plus grande injure ? Toujours en est-il certains qui, plus fiers et mieux inspirés que les autres, sentent le poids du joug et ne peuvent s’empêcher de le secouer ; que ne se soumettent jamais à la sujétion et qui, toujours et sans cesse (ainsi qu’Ulysse cherchant, par terre et par mer, à revoir la fumée de sa maison), n’ont garde d’oublier leurs droits naturels et s’empressent de les revendiquer en toute occasion. Ceux-là ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme les ignorants encroûtés, de voir ce qui est à leurs pieds, sans regarder ni derrière ni devant ; ils rappellent au contraire les choses passées pour juger plus sainement le présent et prévoir l’avenir. Ce sont ceux qui ayant d’eux-mêmes l’esprit droit, l’ont encore rectifié par l’étude et le savoir. Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et bannie de ce monde, l’y ramèneraient ; car la sentant vivement, l’ayant savourée et conservant son germe en leur esprit, la servitude ne pourrait jamais les séduire, pour si bien qu’on l’accoutrât.

Le grand Turc s’est bien aperçu que les livres et la saine doctrine inspirent plus que tout autre chose, aux hommes, le sentiment de leur dignité et la haine de la tyrannie. Aussi, ai-je lu que, dans le pays qu’il gouverne, il n’est guère plus de savants qu’il n’en veut. Et partout ailleurs, pour si grand que soit le nombre des fidèles à la liberté, leur zèle et l’affection qu’ils lui portent restent sans effet, parce qu’ils ne savent s’entendre. Les tyrans leur enlèvent toute liberté de faire, de parler et quasi de penser, et ils demeurent totalement isolés dans leur volonté pour le bien : c’est donc avec raison que Momus  trouvait à redire à l’homme forgé par Vulcain de ce qu’il n’avait pas une petite fenêtre au cœur par où l’on pût vois ses plus secrètes pensées. On a rapporté que, lors de leur entreprise pour la délivrance de Rome ou plutôt du monde entier, Brutus et Cassius ne voulurent point que Cicéron, ce grand et beau diseur, si jamais il en fut, y participa, jugeant son cœur trop faible pour un si haut fait. Ils croyaient bien à son bon vouloir, mais non à son courage. Et toutefois, qui voudra se rappeler les temps passés et compulser les anciennes annales, se convaincra que presque tous ceux qui, voyant leur pays mal mené et en mauvaises mains, formèrent le dessein de le délivrer, en vinrent facilement à bout, et que, pour son propre compte, la liberté vient toujours à leur aide ; ainsi : Harmodius et Dion , qui conçurent un si vertueux projet, l’exécutèrent heureusement. Pour tels exploits ; presque toujours le ferme vouloir garantit le succès. Cassius et Marcus Brutus réussirent en frappant César pour délivrer leur pays de la servitude ; ce fut lorsqu’ils tentèrent d’y ramener la liberté qu’ils périrent, il est vrai ; mais glorieusement, car, qui oserait trouver rien de blâmable, ni en leur vie ni en leur mort ? Celle-ci fut au contraire un grand malheur et causa l’entière ruine de la république, qui, ce me semble, fut enterrée avec eux. Les autres tentatives essayées depuis contre les empereurs romains ne furent que des conjurations de quelques ambitieux, dont l’irréussite, et la mauvaise fin ne sont pas à regretter, étant évident qu’ils désiraient, non renverser le trône, mais avilir seulement la couronne  ne visant qu’à chasser le tyran et à retenir la tyrannie. Quant à ceux-là, je serais bien fâché qu’ils eussent réussi et je suis content qu’ils aient montré par leur exemple qu’il ne faut pas abuser du saint nom de la liberté pour accomplir un mauvais dessein.

Mais revenant à mon sujet que j’avais quasi perdu de vue ; la première raison pour laquelle les hommes servent volontairement, c’est qu’ils naissent serfs et qu’ils sont élevés dans la servitude. De celle-là découle naturellement cette autre : que, sous les tyrans, les hommes deviennent nécessairement lâches et efféminés, ainsi que l’a fort judicieusement, à mon avis, fait remarquer le grand Hippocrate, le père de la médecine, dans l’un de ses livres intitulés : des maladies. Ce digne homme avait certes le cœur bon et le montra bien lorsque le roi de Perse voulut l’attirer près de lui à force d’offres et de grands présents ; car il lui répondit franchement  qu’il se ferait un cas de conscience de s’occuper à guérir les Barbares qui voulaient détruire les Grecs et de ne faire rien qui pût être utile à celui qui écrivit à ce sujet, se trouve parmi les autres œuvres, et témoignera toujours de son bon cœur et de son beau caractère. Il est donc certain qu’avec la liberté, on perd aussitôt la vaillance, les esclaves n’ont ni ardeur ni constance dans le combat. Ils n’y vont comme contraints, pour ainsi dire engourdis, et s’acquittant avec peine d’un devoir : ils ne sentent pas brûler dans leur cour le feu sacré de la liberté qui fait affronter tous les périls et désirer une belle et glorieuse mort qui nous honore à jamais auprès de nos semblables. Parmi les hommes libres, au contraire, c’est à l’envi, à qui mieux mieux, tous pour chacun et chacun pour tous : ils savent qu’ils recueilleront une égale part au malheur de la défaite ou au bonheur de la victoire ; mais les esclaves, entièrement dépourvus de courage et de vivacité, ont le cœur bas et mou et sont incapables de toute grande action. Les tyrans le savent bien : aussi font-ils tous leurs efforts pour les rendre toujours plus faibles et plus lâches.

L’historien Xénophon, l’un des plus dignes et des plus estimés parmi les Grecs, a fait un livre peu volumineux , dans lequel se trouve un dialogue entre Simonide et Hiéron, roi de Syracuse, sur les misères du tyran. Ce livre est plein de bonnes et graves remontrances, qui, selon moi, ont aussi une grâce infinie. Plût à Dieu que tous les tyrans, qui n’ont jamais été, l’eussent placé devant eux en guise de miroir. Ils y auraient certainement reconnu leurs propres vices et en auraient rougi de honte. Ce traité parle de la peine qu’éprouvent les tyrans, qui, nuisant à tous, sont obligés de craindre tout le monde. Il dit, entre autre chose, que les mauvais rois prennent à leur service des troupes étrangères, n’osant plus mettre les armes aux mains de leurs sujets qu’ils ont maltraités de mille manières. Quelques rois, en France même (plus encore autrefois qu’aujourd’hui), ont eu à leur solde des troupes étrangères, mais c’était plutôt pour épargner leurs propres sujets, ne regardant point, pour atteindre ce but, à la dépense que cet entretien nécessitait. Aussi, était-ce l’opinion de Scipion (du grand Africain, je pense), qui aimait mieux, disait-il, avoir sauvé la vie à un citoyen que d’avoir défait cent ennemis. Mais ce qu’il y a de bien positif, c’est que le tyran ne croit jamais sa puissance assurée, s’il n’est parvenu à ce point de n’avoir pour sujets que des hommes, sans valeur aucune. On pourrait lui dire à juste titre ce que, d’après Térence , Thrason disait au maître des éléphants : « Vous vous croyez brave, parce que vous avez dompté des bêtes ? »

Mais cette ruse des tyrans de bâtir leurs sujets, n’a jamais été plus évidente que dans la conduite de Cyrus envers les Lydiens, après qu’il se fut emparé de Sardes, capitale de Lydie et qu’il eût prise et emmenée captif Crésus, ce tant riche roi, qui s’était rendu et remis à sa discrétion. On lui apporta la nouvelle que les habitants de Sardes s’étaient révoltés. Il les eût bientôt réduits à l’obéissance. Mais en ne voulant pas saccager une aussi belle ville ni être toujours obligé d’y tenir une armée pour la maîtriser, il s’avisa d’un expédient extraordinaire pour s’en assurer la possession : il établit des maisons de débauches et de prostitution, des tavernes et des jeux publics et rendit une ordonnance qui engageait les citoyens à se livrer à tous ces vices. Il se trouva si bien de cette espèce de garnison, que, par la suite, il ne fût plus dans le cas de tirer l’épée contre les Lydiens. Ces misérables gens s’amusèrent à inventer toutes sortes de jeux, si bien, que de leur nom même les Latins formèrent le mot par lequel ils désignaient ce que nous appelons passe-temps, qu’ils nommaient, eux, Lundi, par corruption de Lydie. Tous les tyrans n’ont pas déclaré aussi expressément qu’ils voulussent efféminer leurs sujets ; mais de fait ce que celui-là ordonna si formellement, la plupart d’entre eux l’ont fait occultement. À vrai dire, c’est assez le penchant naturel de la portion ignorante du peuple qui d’ordinaire, est plus nombreux dans les villes. Elle est soupçonneuse envers celui qui l’aime et se dévoue pour elle, tandis qu’elle est confiante envers celui qui la trompe et la trahit. Ne croyez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée ni aucun poisson qui, pour la friandise, morde plus tôt et s’accroche plus vite à l’hameçon, que tous ces peuples qui se laissent promptement allécher et conduire à la servitude, pour la moindre douceur qu’on leur débite ou qu’on leur fasse goûter. C’est vraiment chose merveilleuse qu’ils se laissent aller si promptement, pour peu qu’on les chatouille. Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, la compensation de leur liberté ravie, les instruments de la tyrannie. Ce système, cette pratique, ces allèchent étaient les moyens qu’employaient les anciens tyrans pour endormir leurs sujets dans la servitude. Ainsi, les peuples abrutis, trouvant beaux tous ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui les éblouissait, s’habituaient à servir aussi niaisement, mais plus mal encore que les petits enfants n’apprennent à lire avec des images enluminées. Les tyrans romains renchérirent encore sur ces moyens, en festoyant souvent les hommes des décuries  en gorgeant ces gens abrutis et les flattant par où ils étaient plus faciles à prendre, le plaisir de la bouche. Aussi le plus instruit d’entre eux n’eût pas quitté son écuelle de soupe pour recouvrer la liberté de la république de Platon. Les tyrans faisaient ample largesse du quart de blé, du sentier de vin, du sesterce  ; et alors c’était vraiment pitié d’entendre crier vive le roi ! Les lourdauds ne s’apercevaient pas qu’en recevant toutes ces choses, ils ne faisaient que recouvrer une part de leur propre bien ; et que cette portion même qu’ils en recouvraient, le tyran n’aurait pu la leur donner, si, auparavant, il ne l’eût enlevée à eux-mêmes. Tel ramassait aujourd’hui le sesterce, tel se gorgeait, au festin public, en bénissant et Tibère et Néron de leur libéralité qui, le lendemain, était contrainte d’abandonner ses biens à l’avarice, ses enfants à la luxure, son rang même à la cruauté de ces magnifiques empereurs, ne disait mot, pas plus qu’une pierre et ne se remuait pas plus qu’une souche. Le peuple ignorant et abruti a toujours été de même. Il est, au plaisir qu’il ne peut honnêtement recevoir, tout dispos et dissolu ; au tort et à la douleur qu’il ne peut raisonnablement supporter, tout à fait insensible. Je ne vois personne maintenant qui, entendant parler seulement de Néron, ne tremble au seul nom de cet exécrable monstre, de cette vilaine et sale bête féroce, et cependant, il faut le dire, après sa mort, aussi dégoûtante que sa vie, ce fameux peuple romain en éprouva tant de déplaisir (se rappelant ses jeux et ses festins) qu’il fut sur le point d’en porter le deuil. Ainsi du moins nous l’assure Cornélius Tacite, excellent auteur, historien des plus véridiques et qui mérite toute croyance. Et l’on ne trouvera point cela étrange, si l’on considère ce que ce même peuple avait fait à la mort de Jules César, qui foula aux pieds toutes les lois et asservit la liberté romaine. Ce qu’on exaltait surtout (ce me semble) dans ce personnage, c’était son humanité, qui quoiqu’on l’ait tant prônée fut plus funeste à son pays que la plus grande cruauté du plus sauvage tyran qui ait jamais vécu ; parce qu’en effet ce fut cette fausse bonté, cette douceur empoisonnée qui emmiella le breuvage de la servitude pour le peuple romain. Aussi après sa mort ce peuple-là qui avait encore en la bouche le goût de ses banquets et à l’esprit la souvenance de ses prodigalités, amoncela  les bancs de la place publique pour lui en faire honorablement un grand bûcher et réduire son corps en cendres ; puis il lui éleva  une colonne comme Père de la patrie (ainsi portait le chapiteau), et enfin il lui rendit plus d’honneur, tout mort qu’il était, qu’il n’en aurait dû rendre à homme du monde, si ce n’est à ceux qui l’avaient tué. Les empereurs romains n’oubliaient pas surtout de prendre le titre de tribun du peuple, tant parce que cet office était considéré comme saint et sacré, que parce qu’il établit pour la défense et protection du peuple et qu’il était le plus en faveur dans l’état. Par ce moyen ils s’assuraient que ce peuple se fierait plus à eux, comme s’il lui suffisait d’ouïr le nom de cette magistrature, sans en ressentir les effets.

Mais ils ne font guère mieux ceux d’aujourd’hui, qui avant de commettre leurs crimes, même les plus révoltants les font toujours précéder de quelques jolis discours sur le bien général, l’ordre public et le soulagement des malheureux. Vous connaissez fort bien le formulaire dont ils ont fait si souvent et si perfidement usage. Et bien, dans certains d’entre eux, il n’y a même plus de place à la finesse tant et si grande est leur impudence. Les rois l’Assyrie, et, après eux, les rois Mèdes, ne paraissaient en public que le plus tard possible, pour faire supposer au peuple qu’il y avait en eux quelque chose de surhumain et laisser en cette rêverie les gens qui se montent l’imagination sur les choses qu’ils n’ont point encore vues. Ainsi tant de nations, qui furent assez longtemps sous l’empire de ces rois mystérieux, s’habituèrent à la servir, et les servaient d’autant plus volontiers qu’ils ignoraient quel était leur maître, ou même s’ils en avaient un ; de manière qu’ils vivaient ainsi dans la crainte d’un être que personne n’avait vu.

Le premier roi d’Égypte ne se montrait guère sans porter, tantôt une branche, tantôt du feu sur la tête : ils se masquaient ainsi et se transformaient en bateleurs. Et pour cela pour inspirer, par ces formes étranges, respect et admiration à leurs sujets, qui, s’ils n’eussent pas été si stupides ou si avilis, n’auraient dû que s’en moquer et en rire. C’est vraiment pitoyable d’ouïr parler de tout ce que faisaient les tyrans du temps passé pour fonder leur tyrannie ; combien de petits moyens ils se servaient pour cela, trouvant toujours la multitude ignorante tellement disposée à leur gré, qu’ils n’avaient qu’à tendre un piège à sa crédulité pour qu’elle vînt s’y prendre ; aussi n’ont-ils jamais eu plus de facilité à la tromper et ne l’ont jamais mieux asservie, que lorsqu’ils s’en moquaient le plus.

Que dirai-je d’une autre sornette que les peuples anciens prirent pour une vérité avérée ? Ils crurent fermement que l’orteil de Pyrrhus, roi d’Épire, faisait des miracles et guérissait des maladies de la rate. Ils enjolivèrent encore mieux ce conte, en ajoutant : que lorsqu’on eût brûlé le cadavre de ce roi, cet orteil se trouva dans les cendres, intact et non atteint par le feu. Le peuple a toujours ainsi sottement fabriqué lui-même des contes mensongers, pour y ajouter ensuite une foi incroyable, bon nombre d’auteurs les ont écrits et répétés, mais de telle façon qu’il est aisé de voir qu’ils les ont ramassés dans les rues et carrefours. Vespasien, revenant d’Assyrie, et passant par Alexandrie pour aller à Rome s’emparer de l’empire, fit, disent-ils, des choses miraculeuses. Il redressait les boiteux, rendait clairvoyants les aveugles, et mille autres choses qui ne pouvaient être crus, à mon avis, que par des imbéciles plus aveugles que ceux qu’on prétendait guérir. Les tyrans eux-mêmes trouvaient fort extraordinaire que les hommes souffrissent qu’un autre les maltraitât. Ils se couvraient volontiers du manteau de la religion et s’affublaient quelquefois des attributs de la divinité pour donner plus d’autorité à leurs mauvaises actions. Entre autres, Salmonée , qui, pour s’être ainsi moqué du peuple auquel il voulut faire accroire qu’il était Jupiter, se trouve maintenant au fin fond de l’enfer où (selon la sibylle de Virgile qui l’y a vu) il expie son audace sacrilège :

Là des fils d’Aloüs gisent les corps énormes,

ceux qui fendant les airs de leurs têtes difformes

osèrent attenter aux demeurent des Dieux,

et du trône éternel chasser le Roi des cieux,

là, j’ai vu de ces Dieux le rival sacrilège,

pour arracher au peuple un criminel encens,

de quatre fiers coursiers aux pieds retentissants

attelant un vain char dans l’Élide tremblant,

une torche à la main y semait l’épouvante :

insensé, qui, du ciel prétendu souverain

par le bruit de son char et de son pont d’airain

du tonnerre imitait le bruit inimitable !

Mais Jupiter lança le foudre véritable,

et renversa, couvert d’un tourbillon de feu,

le char, et les coursiers, et la foudre et le Dieu :

son triomphe fut court, sa peine est éternelle.

(Traduction de l’Énéïde, par Delille, liv. 6.)

Si celui qui n’était qu’un sot orgueilleux se trouve là-bas si bien traité, je pense que ces misérables qui ont abusé de la religion pour faire le mal y seront à plus juste titre punis selon leurs œuvres.

Nos tyrans à nous semèrent aussi en France je ne sais trop quoi : des crapauds, des fleurs de lys, l’ampoule, l’oriflamme. Toutes choses que , pour ma part, et comme qu’il en soit, je ne veux pas encore croire n’être que de véritables balivernes, puisque nos ancêtres les croyaient et que de notre temps nous n’avons eu aucune occasion de les soupçonner telle, ayant eu quelques rois, si bons en la paix, si vaillants en la guerre, que, bien qu’ils soient nés rois, il semble que la nature ne les ait pas faits comme les autres et que Fieu les ait choisis avant même leur naissance pour leur confier le gouvernement et la garde de ce royaume. Encore quand ces exceptions ne seraient pas, je ne voudrais pas entrer en discussion pour débattre la vérité de nos histoires ni les éplucher trop librement pour ne point ravir ce beau thème, où pourront si bien s’escrimer ceux de nos auteurs qui s’occupent de notre poésie française, non seulement améliorée, mais, pour ainsi dire, refaite à neuf par nos poètes Ronsard, Baïf et du Bellay, qui en cela font tellement progresser notre langue que bientôt, j’ose espérer, nous n’aurons rien à envier aux Grecs et aux Latins, sinon le droit d’aînesse. Et certes, je ferais grand tort à notre rythme (j’use volontiers de ce mot qui me plaît), car bien que plusieurs l’aient rendu purement mécanique, je vois toutefois assez d’auteurs capables de l’anoblir et de lui rendre son premier lustre : je lui ferais, dis-je, grand tort, de lui ravir ces beaux contes du roi Clovis, dans lesquels avec tant de charmes et d’aisance s’exerce ce me semble, la verve de notre Ronsard en sa Franciade. Je pressens sa portée, je connais son esprit fin et la grâce de son style. Il fera son affaire de l’oriflamme, aussi bien que les Romains de leurs ancelles et des boucliers précités du ciel  dont parle Virgile. Il tirera de notre ampoule un aussi bon parti que les Athéniens firent de leur corbeille d’Erisicthone. On parlera encore de nos armoiries dans la tour de Minerve. Et certes, je serais bien téméraire de démentir nos livres fabuleux et dessécher ainsi le terrain de nos poètes. Mais pour revenir à mon sujet, duquel je ne sais trop comment, je me suis éloigné, n’est-il pas évident que, pour se raffermir, les tyrans se sont continuellement efforcés d’habituer le peuple non seulement à l’obéissance et à la servitude, mais encore à une espèce de dévotion envers eux. Tout ce que j’ai dit jusqu’ici sur les moyens employés par les tyrans pour asservir, n’est guères mis en usage par eux que sur la partie ignorante et grossière du peuple.

J’arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le secret et le ressort de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les Hallebardes des gardes et l’établissement du guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent plutôt, je crois, par forme et pour épouvantail, qu’ils ne s’y fient. Les archers barrent bien l’entrée des palais aux moins habiles, à ceux qui n’ont aucun moyen de nuire ; mais non aux audacieux et bien armés qui peuvent tenter quelque entreprise. Certes, il est aisé de compter que, parmi les empereurs romains il en est bien moins de ceux qui échappèrent au danger par le secours de leurs archers, qu’il y en eût de tués par leurs propres gardes. Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, les compagnies de gens à pied, en un mot ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais bien toujours (on aura quelque peine à le croire d’abord, quoique ce soit exactement vrai) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui assujettissent tout le pays. Il en a toujours été ainsi que cinq à six ont eu l’oreille du tyran et s’y sont approchés d’eux-mêmes ou bien y ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les complaisants de ses sales voluptés et les co-partageants de ses rapines. Ces six dressent si bien leur chef, qu’il devient, envers la société, méchant, non seulement de ses propres méchancetés, mais, encore des leurs. Ces six, en tiennent sous leur dépendance six mille qu’ils élèvent en dignité, auxquels ils font donner, ou le gouvernement des provinces, ou le maniement des deniers publics, afin qu’ils favorisent leur avarice ou leur cruauté, qu’ils les entretiennent ou les exécutent à point nommé et fassent d’ailleurs tant de mal qu’ils ne puisent se maintenir que par leur propre tutelle, ni d’exempter des lois et de leurs peines que par leur protection. Grande est la série de ceux qui viennent après ceux-là. Et qui voudra en suivre la trace verra que non pas six mille, mais cent mille, des millions tiennent au tyran par cette filière et forment entre eux une chaîne non interrompue qui remonte jusqu’à lui. Comme Homère le fait dire à Jupiter qui se targue, en tirant une pareille chaîne, d’amener à lui tous les Dieux. De là venait l’accroissent du pouvoir du sénat sous Jules César ; l’établissement de nouvelles fonctions, l’élection à des offices, non certes et à bien prendre, pour réorganiser la justice, mais bien pour donner de nouveaux soutiens à la tyrannie. En somme, par les gains et parts de gains que l’on fait avec les tyrans, on arrive à ce point qu’enfin il se trouve presque un aussi grand nombre de ceux auxquels la tyrannie est profitable, que de ceux auxquels la liberté serait utile. C’est ainsi qu’au dire des médecins, bien qu’en notre corps rien ne paraisse gâté, dès qu’en un seul endroit quelque tumeur se manifeste, toutes les humeurs se portent vers cette partie véreuse : pareillement, dès qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de petits friponneaux et de faquins perdus de réputation, qui ne peuvent faire mal ni bien dans un pays, mais ceux qui sont possédés d’une ardente ambition et d’une notable avarice se groupent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin et être, sous le grand tyran, autant de petits tyranneaux. Ainsi sont les grands voleurs et les fameux corsaires : les uns découvrent le pays, les autres pourchassent les voyageurs ; les uns sont en embuscade, les autres au guet ; les uns massacrent, les autres dépouillent ; et bien qu’il y ait entre eux des rangs et des prééminences et que les uns ne soient que les valets et les autres les chefs de la bande, à la fin il n’y en a pas un qui ne profite, si non du principal butin, du moins du résultat de la fouille. Ne dit-on pas que non seulement les pirates ciliciens  se rassemblèrent en si grand nombre qu’il fallut envoyer contre eux le grand Pompée ; mais qu’en outre ils attirèrent à leur alliance plusieurs belles villes et grandes cités dans les havres desquelles revenants de leurs courses, ils se mettaient en sûreté, donnant en échange à ces villes une portion des pillages qu’elles avaient recélés.

C’est ainsi que le tyran asservit les sujets les uns par les autres. Il est gardé par ceux desquels il devrait se garder, s’ils n’étaient avilis : mais, comme on l’a fort bien dit pour fendre le bois, il se fait des coins de bois même. Tels sont ses archers, ses gardes, ses hallebardiers. Non que ceux-ci ne souffrent souvent eux-mêmes de son oppression ; mais ces misérables, maudits de Dieu et des hommes, se contentent d’endurer le mal, pour en faire, non à celui qui le leur fait, mais bien à ceux qui, comme eux, l’endurent et n’y peuvent rien. Et toutefois, quand je pense à ces gens-là, qui flattent bassement le tyran pour exploiter en même temps et sa tyrannie et la servitude du peuple, je suis presque aussi surpris de leur stupidité que de leur méchanceté. Car, à vrai dire, s’approcher du tyran, est-ce autre chose que s’éloigner de la liberté et, pour ainsi dire, embrasser et serrer à deux mains la servitude ? Qu’ils mettent un moment à part leur ambition, qu’ils se dégagent un peu de leur sordide avarice, et puis qu’ils se regardent, qu’ils se considèrent en eux-mêmes : ils verront clairement que ces villageois, ces paysans qu’ils foulent aux pieds et qu’ils traitent comme des forçats ou des esclaves , ils verront, dis-je, que ceux-là, ainsi malmenés, sont plus heureux et en quelque sorte plus libres qu’eux. Le laboureur et l’artisan, pour tant asservis qu’ils soient, en sont quittes en obéissant ; mais le tyran voit ceux qui l’entourent, coquinant et mendiant sa faveur. Il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il ordonne, mais aussi qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent même, pour le satisfaire, qu’ils préviennent aussi ses propres désirs. Ce n’est pas tout de lui obéir, il faut lui complaire, il faut qu’ils se rompent, se tourmentent, se tuent à traiter ses affaires et puisqu’ils ne se plaisent que de son plaisir, qu’ils sacrifient leur goût au sien, forcent leur tempérament et le dépouillement de leur naturel. Il faut qu’ils soient continuellement attentifs à ses paroles, à sa voix, à ses regards, à ses moindres gestes : que leurs yeux, leurs pieds, leurs mains soient continuellement occupés à suivre ou imiter tous ses mouvements, épier et deviner ses volontés et découvrir ses plus secrètes pensées. Est-ce là vivre heureusement ? Est-ce même vivre ? N’est-il rien au monde de plus insupportable que cet état, je ne dis pas pour tout homme bien né, mais encore pour celui qui n’a que le gros bon sens, ou même figure d’homme ? Quelle condition est plus misérable que celle de vivre ainsi n’ayant rien à soi et tenant d’un autre son aise, sa liberté, son corps et sa vie !!

Mais ils veulent servir pour amasser des biens : comme s’ils ne pouvaient rien, gagner qui fut à eux, puisqu’ils ne peuvent pas dire qu’ils sont à eux-mêmes ? Et, comme si quelqu’un pouvait avoir quelque chose à soi sous un tyran, ils veulent pouvoir se dire possesseurs de biens, et ils oublient que ce sont eux qui lui donnent la force de ravir tout à tous, et de ne laisser rien qu’on puisse dire être à personne. Ils savent pourtant que ce sont les biens qui rendent les hommes plus dépendants de sa cruauté ; qu’il n’y a aucun crime envers lui et selon lui plus dignes de morts, que l’indépendance, ou l’avoir de quoi ; qu’il n’aime que les richesses et s’attaque de préférence aux riches, qui viennent cependant se présenter à eux, comme les moutons devant un boucher, plein et bien repu, comme pour exciter se voracité. Ces favoris ne devraient pas tant se souvenir de ceux qui ont gagné beaucoup de biens autour des tyrans, que de ceux qui s’y étant gorgés d’or pendant quelque temps, y ont perdu peu après et les biens et la vie. Il ne leur devrait pas venir tant à l’esprit combien d’autres y ont acquis des richesses, mais plutôt combien peu de ceux-là les ont gardées. Qu’on parcoure toutes les anciennes histoires, que l’on considère et l’on verra parfaitement combien est grande le nombre de ceux qui, étant arrivés par d’indignes moyens jusqu’à l’oreille des princes, soit en flattant leurs mauvais penchants, soit en abusant de leur simplicité, ont fini par être écrasés par ces mêmes princes qui avaient mis autant de facilité à les élever qu’ils ont eu d’inconstance à les conserver. Certainement parmi le grand nombre de ceux qui se sont trouvés auprès des mauvais rois, il en est peu, ou presque point qui n’aient éprouvé quelques fois en eux-mêmes la cruauté du tyran qu’ils avaient auparavant attisé contre d’autres, et qui, s’étant le plus souvent enrichis, à l’ombre de sa faveur, des dépouilles d’autrui, n’aient lui-même enrichi les autres de leur propre dépouille.

Les gens de bien même, si parfois il s’en trouve un seul aimé du tyran, pour si avant qu’ils soient dans sa bonne grâce, pour si brillantes que soient en eux la vertu et l’intégrité qui toujours vues de près, inspirent, même aux méchants, quelque respect ; ces gens de bien, dis-je, ne sauraient se soutenir auprès du tyran ; il faut qu’ils se ressentent aussi du mal commun, et qu’à leurs dépens ils éprouvent ce que c’est que la tyrannie. On peut en citer quelques-uns tels que : Sénèque, Burrhus, Trazéas , cette trinité de gens de bien, dont les deux premiers eurent le malheur de s’approcher d’un tyran qui leur confia le maniement de ses affaires : tous deux estimés et chéris par lui, dont l’un l’avait éduqué et tenait pour gage de son amitié les soins qu’il avait eus de son enfance ; mais ces trois-là seulement, dont la mort fut si cruelle, ne sont-ils pas des exemples suffisants du peu de confiance que l’on doit avoir dans de méchants maîtres ? Et en vérité quelle amitié attendre de celui qui a le cœur assez dur pour haïr tout un royaume qui ne fait que lui obéir, et d’un être qui ne sachant aimer, s’appauvrit lui-même et détruit son propre empire  ?

Or si on veut dire que Sénèque, Burrhus et Trazéas n’ont éprouvé ce malheur que pour avoir été trop gens de bien, qu’on cherche hardiment autour de Néron lui-même et on verra que tous ceux qui furent en grâce auprès de lui et qui s’y maintinrent par leur méchanceté ne firent pas meilleure fin. Qui jamais n’a ouï parler d’un amour si effréné, d’une affection si opiniâtre ; qui n’a jamais vu d’hommes aussi obstinément attachés à une femme que celui-là le fut à Poppée  ? Agrippine sa mère, n’avait-elle pas, pour le placer sur le trône, tué son propre mari Claude, tout entrepris pour le favoriser, et même commis toutes sortes de crimes ? Et cependant son propre fils, son nourrisson, celui-là même qu’elle avait fait empereur de sa propre main , après l’avoir ravalée, lui ôtèrent la vie ; personne ne nia qu’elle n’eût bien mérité cette punition à laquelle on eût généralement applaudi si elle avait été infligée par tout autre. Qui ne fut jamais plus aisé à manier, plus simple et, pour mieux dire, plus stupide que l’empereur Claude ? Qui ne fut jamais plus coiffé d’une femme que lui de Messaline ? Il la livra pourtant au bourreau. Les tyrans bêtes, sont toujours bêtes quand il s’agit de faire le bien, mais je ne sais comment, à la fin, pour si peu qu’ils aient d’esprit, il se réveille en eux pour user de cruauté , même envers ceux qui leur tiennent de près. Il est assez connu le mot atroce de celui-là  qui voyait la gorge découverte de sa femme, de celle qu’il aimait le plus, sans laquelle il semblait qu’il ne put vivre, lui adressa ce joli compliment : « Ce beau cou sera coupé tout à l’heure, si je l’ordonne. » Voilà pourquoi la plupart des anciens tyrans ont presque tous été tués par leurs favoris qui ayant connu la nature de la tyrannie étaient peu rassurés sur la volonté du tyran et se défiaient continuellement de sa puissance. Ainsi Domitien fut tué par Stéphanus , Commode par une de ses maîtresses  ; Caracalla par le centurion Martial  excité par Macrin, et de même presque tous les autres.

Certainement le tyran n’aime jamais et jamais n’est aimé. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte : elle ne peut exister qu’entre gens de bien, elle naît d’une mutuelle estime, et s’entretient non tant par les bienfaits que par bonne vie et mœurs. Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance de son intégrité. Il a, pour garants, son bon naturel, sa foi, sa constance ; il ne peut y avoir d’amitié où se trouvent la cruauté, la déloyauté, l’injustice. Entre méchants, lorsqu’ils s’assemblent, c’est un complot et non une société. Ils ne s’entretiennent pas, mais s’entrent craignent. Ils ne sont pas amis, mais complices.

Or, quand bien même cet empêchement n’existerait pas, il serait difficile de trouver en un tyran une amitié solide, parce qu’étant au-dessus de tous et n’ayant point de pair, il se trouve déjà au-delà des bornes de l’amitié, dont le siège n’est que dans la plus parfaite équité, dont la marche est toujours égale et où rien ne cloche. Voilà pourquoi il y a bien, dit-on, une espèce de bonne foi parmi les voleurs lors du partage du butin, parce qu’ils sont tous pairs et compagnons, et s’ils ne s’aiment, du moins, ils se craignent entre eux et ne veulent pas, en se désunissant, amoindrir leur force. Mais les favoris d’un tyran ne peuvent jamais se garantir de son oppression parce qu’ils lui ont eux-mêmes appris qu’il peut tout, qu’il n’y a ni droit ni devoir qui l’oblige, qu’il est habitué de n’avoir pour raison que sa volonté, qu’il n’a point d’égal et qu’il est maître de tous. N’est-il pas extrêmement déplorable que malgré tant d’exemples éclatants et un danger si réel, personne ne veuille profiter de ces tristes expériences et que tant de gens s’approchent encore si volontiers des tyrans et qu’il ne s’en trouve pas un qui ait le courage et la hardiesse de lui dire ce que dit (dans la fable) le renard au lion qui contrefaisait le malade : « J’irais bien te voir de bon cœur dans ta tanière ; mais je vois assez de traces de bêtes qui vont en avant vers toi, mais de celles qui reviennent en arrière, je n’en vois pas une. »

Ces misérables voient reluire les trésors du tyran ; ils admirent tout étonnés l’éclat de sa magnificence, et, alléchés par cette splendeur, ils s’approchent, sans s’apercevoir qu’ils se jettent dans la flamme, qui ne peut manquer de les dévorer. Ainsi l’indiscret satyre, comme le dit la fable, voyant briller le feu ravi par le sage Prométhée, le trouva si beau qu’il alla le baiser et se brûla. Ainsi le papillon qui, espérant jouir de quelque plaisir se jette sur la lumière parce qu’il la voit briller, éprouve bientôt, comme dit Lucain, qu’elle a aussi la vertu de brûler. Mais supposons encore que ces mignons échappent des mains de celui qu’ils servent, ils ne se sauvent jamais de celles du roi qui lui succède. S’il est bon, il faut rendre compte et se soumettre à la raison ; s’il est mauvais et pareil à leur ancien maître, il ne peut manquer d’avoir aussi des favoris, qui d’ordinaire, non contents d’enlever la place des autres, leur arrachent encore et leurs biens et leur vie. Comment se peut-il donc qu’il se trouve quelqu’un qui, à l’aspect de si grands dangers et avec si peu de garantie, veuille prendre une position si difficile, si malheureuse et servir avec tant de périls un si dangereux maître ? Quelle peine, quel martyre, est-ce grand Dieu ! être nuit et jour occupé de plaire à un homme, et néanmoins se méfier de lui plus que de tout autre au monde : avoir toujours l’œil au guet, l’oreille aux écoutes, pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour éventer la mine de ses concurrents, pour dénoncer qui trahit le maître ; rire à chacun, d’entre craindre toujours, n’avoir ni ennemi reconnu ni ami assuré ; montrer toujours un visage riant et avoir le cœur transi : ne pouvoir être joyeux et ne pas oser être triste.

Mais il est vraiment curieux de considérer ce qui leur revient de tout ce grand tourment et le bien qu’ils peuvent attendre de leur peine et de cette misérable vie. D’ordinaire, ce n’est pas le tyran que le peuple accuse du mal qu’il souffre, mais bien ceux qui gouvernent ce tyran. Ceux-là, le peuple, les nations, tout le monde à l’envi, jusques aux paysans, aux laboureurs, savent leurs noms, découvrent leurs vices, amassent sur eux mille outrages, mille injures, mille malédictions. Toutes les imprécations, tous les vœux sont tournés contre eux. Tous les malheurs, toutes les pestes, toutes les famines, ceux qu’ils appellent sujets les leur imputent ; et si, quelquefois, ils leur rendent en apparence quelques hommages, alors même ils les maudissent au fond de l’âme et les ont en plus grande horreur que les bêtes féroces. Voilà la gloire, voilà l’honneur qu’ils recueillent de leur service, aux yeux de ces gens qui, s’ils pouvaient avoir chacun un morceau de leur corps, ne seraient pas encore (ce me semble) satisfaits ni même à demi consolés de leurs souffrances. Et, lors même que ces tyrans ne sont plus, les écrivains qui viennent après eux ne manquent pas de noircir, de mille manières, la mémoire de ces mange-peuple. Leur réputation est déchirée dans mille livres, leurs os même sont, pour ainsi dire, traînés dans la boue par la postérité, et tout cela, comme pour les punir encore après leur mort, de leur méchante vie.

Apprenons donc enfin, apprenons à bien faire. Levons les yeux vers le ciel, et pour notre honneur, pour l’amour même de la vertu, adressons-nous à Dieu tout puissant, témoin de tous nos actes et juge de nos fautes. Pour moi, je pense bien, et ne crois point me tromper, que puisque rien n’est plus contraire à Dieu, souverainement juste et bon, que la tyrannie ; il réserve sans doute au fond de l’enfer, pour les tyrans et leurs complices, un terrible châtiment.

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